Une réforme tardive qui révèle l’injustice du système de consensus imposé à la Francophonie
Introduction
Le 30 juin 2026, à Paris, la Francophonie
a vécu une première en cinquante-six ans d’existence : les candidats au poste
de Secrétaire général de l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF)
ont été auditionnés publiquement devant la Conférence ministérielle, chacun
exposant sa vision devant les représentants des États et gouvernements membres.
Louise Mushikiwabo, Juliana Lumumba, Coumba Bâ et Dacian Cioloş se sont prêtés
à cet exercice inédit. Cette réforme est une bonne chose. Elle arrive cependant
trop tard, et son existence même constitue un aveu : celui d’un système de
désignation qui, depuis la création de l’organisation, a fonctionné sans
transparence, sans compétition et sans équité.
Africa Realities Media analyse ici ce que
cette réforme dit du passé récent de la Francophonie, pourquoi elle constitue
un désaveu implicite de la méthode employée par Emmanuel Macron en 2018, et
pourquoi les justifications avancées pour un troisième mandat de Louise
Mushikiwabo ne résistent pas à l’examen.
Une réforme
salutaire, mais tardive
Jusqu’à cette année, la désignation du
Secrétaire général de la Francophonie se réglait par consultations bilatérales
entre chefs d’État, en dehors de tout cadre formel. Aucun débat public, aucune
confrontation de programmes, aucune possibilité pour les États membres de
comparer les visions des prétendants. Le grand oral du 30 juin 2026 rompt avec
cette culture du huis clos. Désormais, chaque candidat dépose sa candidature,
passe en audition et se soumet au jugement collectif des membres ; le vote
final devrait intervenir lors du XXe Sommet de la Francophonie, prévu au
Cambodge les 15 et 16 novembre 2026.
Il faut saluer cette avancée sans réserve.
Mais il faut aussi dire clairement ce qu’elle signifie : si les auditions sont
nécessaires aujourd’hui, c’est que leur absence hier a produit des injustices.
La réforme ne corrige pas seulement une procédure ; elle condamne
rétrospectivement la manière dont l’actuelle Secrétaire générale est arrivée au
pouvoir.
Cette question de procédure n’est pas
abstraite. Lorsqu’un Secrétaire général est choisi sans débat, sans programme
et sans confrontation publique, ce ne sont pas seulement les candidats
concurrents qui sont privés d’un droit équitable. Ce sont aussi les peuples
francophones, les jeunes, les enseignants, les communautés locales, les médias
indépendants, les associations et les populations affectées par les conflits
qui sont privés de savoir ce que l’organisation prétend faire en leur nom. Une
procédure opaque produit des politiques opaques. Une Francophonie qui choisit
son chef dans les coulisses ne peut pas prétendre servir les peuples à la
lumière du jour.
Le désaveu
implicite d’Emmanuel Macron
En 2018, Emmanuel Macron a agi comme si la
Francophonie pouvait être orientée depuis l’Élysée. Son soutien précoce et
public à Louise Mushikiwabo a verrouillé la compétition avant même qu’elle ne
commence : les autres candidats potentiels ont été empêchés de briguer
réellement le poste et de présenter leurs visions aux États membres. La
Secrétaire générale sortante, Michaëlle Jean, a été écartée sans qu’aucun
processus compétitif ne départage les prétendants. L’élection d’Erevan, en
octobre 2018, n’a fait qu’entériner une décision prise ailleurs, à l’Élysée.
La création des auditions publiques
constitue donc un désaveu implicite de cette méthode. En instaurant un cadre
formel, transparent et compétitif, les États membres reconnaissent que le
procédé de 2018 n’était pas acceptable. On ne réforme pas ce qui fonctionne.
Africa Realities Media l’a déjà écrit : l’incumbence de Louise Mushikiwabo a
été acquise en dehors de tout processus compétitif, et ce vice d’origine pose
un problème d’équité que ni le temps ni les réélections à candidature unique
n’ont effacé.
Le consensus
imposé : un échec depuis la création de la Francophonie
Voilà l’un des grands échecs de la
Francophonie depuis sa création en 1970. On a toujours eu recours au consensus,
un mécanisme qui, en apparence, unit, mais qui en réalité peut laisser des
mécontents silencieux, privés de toute voie d’expression institutionnelle. Et
lorsque le consensus ne suffisait pas, on a eu recours à l’imposition pure et
simple de candidats, comme dans le cas de Louise Mushikiwabo. Le refus du
Premier ministre congolais de figurer sur la photo de famille aux côtés de Paul
Kagame lors du sommet de Djerba en 2022 illustrait déjà ce mécontentement que
le consensus officiel prétendait avoir dissous.
Louise Mushikiwabo réalise aujourd’hui que
la route qui l’a menée à la tête de la Francophonie n’était pas juste. Elle
doit désormais se soumettre à l’exercice qu’elle n’a jamais eu à affronter :
convaincre, en public, face à des concurrents. C’est une forme de justice
institutionnelle tardive.
Un troisième
mandat aux justifications introuvables
Louise Mushikiwabo se représente pour un
troisième mandat. Élue à Erevan en 2018, entrée en fonction en janvier 2019,
réélue sans concurrent à Djerba en novembre 2022, elle avance aujourd’hui
plusieurs arguments : elle affirme bénéficier déjà du soutien des membres, et
invoque le précédent d’Abdou Diouf, qui a effectué trois mandats à la tête de
l’organisation entre 2003 et 2014, pour revendiquer la même longévité.
Cet argument se retourne contre elle. La
longue présence d’Abdou Diouf appartient précisément à l’ère que la réforme des
auditions vient de clore : celle des reconductions négociées en coulisses, sans
compétition ni examen public. Invoquer ce précédent, c’est revendiquer le
bénéfice d’un système que l’organisation elle-même vient de juger indigne
d’elle. Par ailleurs, un soutien réel et unanime des membres ne se décrète pas
: il se vérifiera dans les urnes, lors du XXe Sommet de la Francophonie, prévu
au Cambodge les 15 et 16 novembre 2026, face à trois autres candidatures
déclarées. Si ce soutien était acquis, pourquoi Kigali déploierait-il des
émissaires porteurs de lettres personnelles de Paul Kagame auprès des chefs
d’État africains, de Djibouti au Cameroun en passant par le Tchad ?
L’argument du
Covid ne résiste pas à l’examen
L’autre justification avancée en faveur
d’une prolongation est la pandémie de Covid-19, qui aurait amputé le premier
mandat de la Secrétaire générale et l’aurait empêchée de dérouler son
programme. Cette raison n’est pas suffisante, et il faut le dire sans détour.
Pendant la pandémie, les activités de
l’OIF, comme celles de toutes les organisations internationales, ont tourné au
ralenti. Mais Louise Mushikiwabo, elle, n’a rien perdu. Elle a conservé son
salaire, sa résidence de fonction et l’intégralité de ses avantages, pendant
que des milliers de personnes en France – pays hôte de l’organisation – et des
millions dans le monde perdaient leur emploi, leur revenu et parfois leur
logement. Invoquer le Covid pour réclamer un mandat supplémentaire, c’est
demander une compensation pour une épreuve que l’on n’a pas subie.
Ce qu’elle n’a pas pu accomplir, d’autres
pourront l’accomplir. Une organisation internationale n’appartient pas à la
personne qui la dirige ; aucun programme personnel ne justifie de s’accrocher à
un poste. L’essentiel est de laisser l’organisation dans une bonne situation,
afin que celles et ceux qui viennent après puissent continuer le travail
inachevé. C’est cela, servir une institution. Le reste, c’est se servir d’elle.
Djibouti,
porte-voix d’une candidature en quête de soutiens
D’après les informations publiées par
plusieurs médias cités en références, Djibouti apparaît comme l’un des soutiens
les plus visibles de la candidature de Louise Mushikiwabo. Selon The Great
Lakes Eye, c’est Djibouti qui a soulevé l’idée d’un troisième mandat lors d’une
réunion à huis clos, avant même l’officialisation de la candidature. En mars
2026, le ministre rwandais des Affaires étrangères, envoyé spécial de Paul
Kagame, s’est rendu à Djibouti pour remettre au président Ismaïl Omar Guelleh
une lettre sollicitant son appui, et le chef de la diplomatie djiboutienne a
publiquement vanté le bilan de la candidate.
Que la campagne d’une Secrétaire générale
sortante, qui affirme avoir le soutien de tous, repose à ce point sur le
plaidoyer d’un seul État et sur des lettres personnelles de Paul Kagame remises
de capitale en capitale, en dit long sur la fragilité réelle de cette
candidature. L’argument du Covid, porté par ce cercle restreint, ne convainc
guère au-delà.
Le parallèle
français : l’inconcevable troisième mandat
Dans le même ordre d’idées, imaginons un
instant Emmanuel Macron, dont le second mandat s’achève l’année prochaine,
réclamer un troisième mandat présidentiel au motif que la pandémie de Covid-19
a perturbé son action. La chose est impensable en France : la Constitution
l’interdit, et l’opinion publique française ne tolérerait pas une seconde
qu’une crise sanitaire serve de prétexte à la prolongation d’un pouvoir
personnel.
Ce qui est impensable à l’Élysée ne doit
pas devenir acceptable avenue Bosquet, au siège de l’OIF, à quelques kilomètres
de là. Les principes de limitation et d’alternance que la France s’applique à
elle-même doivent s’appliquer à la Francophonie. Une organisation qui prône la
démocratie, l’État de droit et la bonne gouvernance dans l’espace francophone
ne peut pas fonctionner selon des standards inférieurs à ceux de son pays hôte.
Ce que cette
réforme doit changer
Les auditions publiques ne doivent pas
devenir un simple théâtre institutionnel. Elles doivent changer la manière dont
la Francophonie choisit ses dirigeants, mais aussi la manière dont elle définit
ses priorités.
Désormais, aucun candidat ne devrait
pouvoir prétendre diriger l’OIF sans présenter un programme public, des
engagements mesurables, une vision sur l’Afrique, une stratégie pour les
communautés locales, une politique d’enseignement du français, un plan de
financement et une réponse claire aux crises qui traversent l’espace
francophone.
La transparence ne doit pas s’arrêter à
l’audition. Elle doit se poursuivre par la publication des programmes,
l’évaluation des bilans, la limitation des mandats, la clarification des
critères de choix et la possibilité pour les sociétés civiles francophones de
suivre les engagements pris.
Si les auditions ne servent qu’à donner
une apparence démocratique à des décisions déjà négociées entre chefs d’État,
alors la réforme sera un décor. Si elles obligent les candidats à rendre des
comptes, alors elles peuvent devenir le début d’une vraie refondation.
Conclusion
Les auditions du 30 juin 2026 sont une
victoire pour la transparence, mais une victoire tardive, arrachée après des
décennies de consensus imposés et une désignation, en 2018, qui a privé la
Francophonie d’un véritable choix. Elles désavouent la méthode Macron et
placent Louise Mushikiwabo face à l’exercice qu’elle avait éludé : convaincre à
armes égales. Ni le précédent Abdou Diouf, ni l’argument du Covid, ni le
plaidoyer de Djibouti ne constituent des raisons valables de prolonger une
présence acquise sans compétition. Les 15 et 16 novembre 2026 au Cambodge, lors
du XXe Sommet de la Francophonie, les chefs d’État et de gouvernement auront
l’occasion de démontrer que la réforme n’était pas un décor, mais un principe.
La Francophonie mérite un départ digne et une relève libre.
Questions
fréquentes (FAQ)
Pourquoi les auditions du 30 juin 2026 sont-elles
historiques ?
Parce que c’est la première fois en
cinquante-six ans d’existence de l’OIF que les candidats au poste de Secrétaire
général présentent publiquement leur vision devant la Conférence ministérielle.
Jusqu’ici, la désignation se réglait par consultations bilatérales entre chefs
d’État, en dehors de tout cadre formel.
Combien de mandats Louise Mushikiwabo a-t-elle effectués
à la tête de l’OIF ?
Deux. Élue en octobre 2018 à Erevan, elle
est entrée en fonction en janvier 2019, puis a été réélue en novembre 2022 à
Djerba, où elle était la seule candidate. Elle brigue aujourd’hui un troisième
mandat.
Quand et où le prochain Secrétaire général sera-t-il élu
?
Le vote des chefs d’État et de
gouvernement devrait intervenir lors du XXe Sommet de la Francophonie, prévu au
Cambodge les 15 et 16 novembre 2026.
Références
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Campagne pour l’élection de l’OIF : le Rwanda obtient le soutien de Djibouti ».
Disponible sur : https://africa24tv.com/afrique-campagne-pour-lelection-de-loif-le-rwanda-obtient-le-soutien-de-djibouti/ (consulté le 3 juillet
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diplomat for third term as Francophonie head ». Disponible sur : https://www.africanews.com/2026/01/13/rwanda-nominates-former-top-diplomat-for-third-term-as-francophonie-head/ (consulté le 3 juillet
2026).
Afrik-Inform (2026) « OIF
2026 : la guerre par procuration entre Tshisekedi et Kagame pour le leadership
francophone ». Disponible sur : https://afrik-inform.com/oif-2026-bataille-cachee-tshisekedi-kagame-secretariat-general/ (consulté le 3 juillet
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Jeune Afrique (2022) «
Francophonie : Louise Mushikiwabo confirmée pour un nouveau mandat ».
Disponible sur : https://www.jeuneafrique.com/1394771/politique/francophonie-louise-mushikiwabo-confirmee-pour-un-nouveau-mandat/ (consulté le 3 juillet
2026).
L’Économie (2026) «
Francophonie : qui sont les cinq candidats déclarés pour l’élection du
secrétaire général de l’OIF ». Disponible sur : https://leconomie.info/francophonie-qui-sont-les-cinq-candidats-declares-pour-lelection-du-secretaire-general-de-loif/ (consulté le 3 juillet
2026).
The Great Lakes Eye (2025) « Rwanda’s Louise
Mushikiwabo could lead OIF for third consecutive term ». Disponible sur : https://thegreatlakeseye.com/post?s=Rwanda's--Louise--Mushikiwabo--could--lead--OIF--for--third--consecutive--term--_2026 (consulté le 3 juillet
2026).
237online (2026) « OIF
2026 : quatre candidats en lice pour le poste clé ». Disponible sur : https://www.237online.com/candidats-secretaire-general-oif/ (consulté le 3 juillet
2026).
StopBlaBlaCam (2026) «
Secrétariat général de l’OIF : le Rwanda revient chercher l’appui du Cameroun
pour Louise Mushikiwabo ». Disponible sur : https://www.stopblablacam.com/politique/2906-16393-secretariat-general-de-l-oif-le-rwanda-revient-chercher-l-appui-du-cameroun-pour-louise-mushikiwabo (consulté le 3 juillet
2026).
Organisation
internationale de la Francophonie (s.d.) «
Louise Mushikiwabo ». Disponible sur : https://www.francophonie.org/louise-mushikiwabo-2894 (consulté le 3 juillet
2026).
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