Résolution 2773, Conférence de Paris, doctrine macronienne du dialogue et pari de la Francophonie
La politique de la France à l’égard de l’est de la RDC a produit un schéma constant : un langage public fort, une faible application des décisions, aucune pression visible fondée sur les sanctions, et des appels répétés au dialogue qui laissent largement intact le levier militaire et politique du Rwanda. La France ne peut pas rédiger des résolutions, organiser des conférences, rejeter les sanctions, appeler au dialogue, puis revendiquer la neutralité pendant que les civils restent sous occupation, déplacement et violence. Dans une guerre de cette ampleur, le silence et l’inaction ne sont pas neutres. Ce sont des actes politiques.
Introduction
La France se présente comme l’une des puissances occidentales les plus engagées dans la recherche de la paix dans l’est de la République démocratique du Congo. Elle a parrainé la Résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies. Elle a organisé une grande conférence humanitaire à Paris. Son président, Emmanuel Macron, a appelé à plusieurs reprises le président rwandais Paul Kagame et le président congolais Félix Tshisekedi à reprendre le chemin des négociations. Les diplomates français citent ces actions comme preuve de l’engagement de Paris en faveur de la souveraineté congolaise et de la fin d’un conflit qui a tué des centaines de milliers de personnes et déplacé plus de sept millions de personnes.
Les faits racontent une autre histoire. Chacune des interventions phares de la France a échoué d’une manière qui ne peut être considérée comme accidentelle. La Résolution 2773 reste inappliquée, et la France n’a pris aucune mesure significative pour la faire respecter. La conférence humanitaire de Paris a permis de recueillir des promesses de financement, mais elle n’a pas réussi à garantir l’exigence opérationnelle la plus élémentaire : la réouverture de l’aéroport de Goma aux vols humanitaires, parce que le M23 et le Rwanda l’ont refusée, et parce que la France manquait soit du levier nécessaire, soit de la volonté politique de les contraindre à respecter les engagements humanitaires annoncés à Paris. Le rejet par Emmanuel Macron des sanctions américaines contre le Rwanda, dans son entretien de mai 2026 avec France 24, RFI et TV5Monde, revient à une politique de tolérance de l’occupation rwandaise jusqu’à ce que Tshisekedi accepte de négocier selon les conditions de Kagame. Et le positionnement de la France autour de l’élection à la direction de la Francophonie soulève de sérieuses questions sur l’utilisation éventuelle de l’influence diplomatique comme levier dans la région des Grands Lacs.
Cet article examine chacune de ces interventions à tour de rôle : ce que la France a fait, ce qu’elle n’a pas fait, et ce que ce schéma de comportement révèle des intérêts français dans la région des Grands Lacs.
Pourquoi le silence et l’inaction font partie des preuves
Dans un conflit de cette ampleur, les preuves ne se limitent pas aux accords signés, aux documents divulgués ou aux aveux officiels. Le silence peut être une preuve. Le refus de sanctionner peut être une preuve. Le fait de bloquer, retarder ou affaiblir des mesures punitives peut être une preuve. Lorsque des civils sont tués, déplacés et gouvernés sous occupation armée, l’inaction diplomatique n’est pas neutre. Elle façonne le rapport de force sur le terrain.
Cet article examine donc non seulement ce que la France dit, mais aussi ce que la France refuse de dire, refuse de faire et refuse de soutenir. Le comportement observable comprend les éléments suivants :
La France n’a pas imposé ses propres sanctions contre le Rwanda après que la Résolution 2773 est restée inappliquée. La France n’a pas publiquement mené une forte campagne européenne de sanctions contre le Rwanda. La France a continué à privilégier le dialogue même après des rapports répétés d’experts des Nations unies documentant les abus du M23 et du Rwanda. La France n’a pas assuré la réouverture de l’aéroport de Goma, malgré l’avoir présentée comme une percée humanitaire. La France n’a pas expliqué publiquement quelles conséquences suivraient si la Résolution 2773 continuait d’être ignorée. Et lorsque d’autres acteurs, notamment les États-Unis, ont imposé des sanctions, la France s’y est activement opposée.
Quelle que soit l’intention privée de la France, l’effet pratique de son opposition aux sanctions tout en appelant au dialogue sans retrait préalable est de protéger la position de négociation du Rwanda. Chacun de ces actes observables d’omission fait partie des preuves du positionnement politique de la France dans ce conflit.
Résolution 2773 : des mots forts, aucune application
Ce que disait la résolution
Le 21 février 2025, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté à l’unanimité la Résolution 2773, agissant en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations unies. La France était l’auteure principale de cette résolution. Le texte condamnait fermement l’offensive en cours du mouvement rebelle M23 au Nord-Kivu et au Sud-Kivu, appelait les Forces de défense rwandaises à cesser tout soutien au M23 et à se retirer immédiatement et sans conditions du territoire congolais, et exigeait que toutes les parties facilitent l’acheminement rapide de l’aide humanitaire.
S’exprimant après l’adoption, le représentant permanent de la France auprès des Nations unies, l’ambassadeur Jérôme Bonnafont, a délivré un message clair : il n’y avait pas de solution militaire au conflit. L’offensive du M23, soutenue par le Rwanda, devait cesser. Les forces rwandaises devaient se retirer du territoire congolais. Les diplomates français ont qualifié ce moment d’historique pour l’unité du Conseil.
Ce qui s’est passé depuis
Plus d’un an après son adoption, la Résolution 2773 n’a été appliquée dans aucune de ses dispositions essentielles. Le Rwanda n’a pas retiré ses forces. Le M23 n’a pas arrêté son offensive. Goma est tombée aux mains du groupe rebelle en janvier 2025, puis le M23 a capturé Bukavu. Des administrations parallèles ont été installées dans les zones occupées de l’est du Congo. La situation humanitaire s’est fortement aggravée : début 2026, la propre agence humanitaire de l’Union européenne signalait que l’aéroport international de Goma restait fermé aux vols civils, que la fermeture des banques avait paralysé la vie économique, et que le conflit s’était étendu au-delà des théâtres du Kivu avec le déploiement de drones armés contre des civils.
La France n’a pas proposé de mécanismes d’application. Elle n’a pas convoqué de sessions d’urgence du Conseil de sécurité pour traiter le non-respect de la résolution. Elle n’a pas introduit de gels d’avoirs ni d’embargos sur les armes contre les individus ou entités responsables de la violation des termes de la résolution. Lorsque la Russie a appelé toutes les parties à respecter leurs obligations au titre de la Résolution 2773 lors des discussions du Conseil de sécurité en décembre 2025, la France a repris cet appel, mais sans proposer de mécanisme permettant d’obtenir cette conformité.
Cela dépasse la simple critique procédurale. La France a rédigé la résolution sous le Chapitre VII, c’est-à-dire le chapitre de la Charte des Nations unies qui autorise des obligations contraignantes et, lorsque nécessaire, des mesures d’exécution. Parrainer une résolution sous le Chapitre VII puis refuser de pousser à son application n’est pas un acte neutre. Cela signale au Rwanda et au M23 que la condamnation sans conséquence est le prix de l’occupation. Selon des critiques, y compris des parlementaires européens et des organisations de défense des droits humains qui ont publiquement appelé à une action plus forte, la position de la France a contribué à l’affaiblissement et au retard d’une application plus ferme au niveau du Conseil de sécurité.
La Conférence de Paris : des promesses sans accès
Ce que la France a organisé
Le 30 octobre 2025, la France et le Togo ont coorganisé la Conférence pour la paix et la prospérité dans la région des Grands Lacs, dans le cadre du Forum de Paris sur la Paix. Environ 60 pays et organisations internationales y ont participé. Le président français Emmanuel Macron a annoncé que la conférence avait collectivement mobilisé plus de 1,5 milliard d’euros d’aide humanitaire et de développement pour la région. Le président Tshisekedi y a participé et a annoncé un plan d’urgence de reconstruction pour le Nord-Kivu et le Sud-Kivu, évalué à cinq milliards de dollars, qui devait être mobilisé une fois le conflit terminé.
Macron a également annoncé que l’aéroport de Goma rouvrirait aux vols humanitaires « dans les prochaines semaines », parallèlement à la mise en place de couloirs sécurisés pour l’acheminement de l’aide. L’annonce a été faite à la clôture de la conférence et présentée comme une percée diplomatique pour l’accès humanitaire.
Ce que le Rwanda et le M23 ont dit
Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, a immédiatement rejeté l’annonce après qu’elle a été faite. Il a déclaré aux journalistes que Paris ne pouvait pas rouvrir unilatéralement un aéroport dont les principaux acteurs concernés, c’est-à-dire le M23, étaient absents de la conférence. Il a indiqué que la question devait être traitée dans le cadre des négociations de Doha entre le gouvernement de la RDC et le groupe armé. Le coordonnateur de l’AFC/M23, Corneille Nangaa, a décrit la décision comme inopportune, déconnectée des réalités du terrain et prise sans consultation préalable.
L’aéroport n’a pas rouvert dans les semaines qui ont suivi. En janvier 2026, le propre ministère français des Affaires étrangères publiait des déclarations rappelant aux parties les engagements pris à Paris pour travailler à la réouverture de l’aéroport de Goma aux vols humanitaires, ce qui constituait une reconnaissance que l’engagement n’avait pas été respecté. L’agence de protection civile de l’Union européenne a rapporté début 2026 que l’aéroport continuait d’imposer de graves contraintes aux opérations humanitaires, forçant les livraisons d’aide à passer par Nairobi puis par voie terrestre jusqu’à Goma, à un coût énorme et avec des retards importants.
Le problème structurel
La Conférence de Paris illustre un schéma contre lequel les organisations de défense des droits humains avaient mis en garde à l’avance. Human Rights Watch, dans une note publiée à la veille de la conférence, avait indiqué que le M23 avait mené une campagne d’intimidation et de répression violente contre les civils dans les territoires capturés, et avait exhorté les gouvernements présents à la conférence à faire pression sur le M23 pour permettre aux acteurs humanitaires de circuler librement et rouvrir l’aéroport de Goma. L’organisation avait également averti que les accords d’intégration économique avaient peu de chances de réussir sans efforts pour demander des comptes aux acteurs responsables d’abus.
Aucune de ces pressions n’a été appliquée avec un effet visible. La conférence a permis de lever de l’argent, mais elle n’a pas garanti l’accès humanitaire. Elle a annoncé la réouverture de l’aéroport, mais sans mécanisme pour l’imposer. Elle a réuni 60 pays, mais a exclu le groupe armé qui contrôlait l’aéroport, puis a pris des engagements nécessitant la coopération de ce même groupe. La France manquait soit du levier nécessaire, soit de la volonté politique de contraindre le Rwanda et le M23 à respecter les engagements humanitaires annoncés à Paris.
Pour les millions de Congolais vivant dans les territoires occupés, la promesse de 1,5 milliard d’euros et l’annonce de Macron concernant l’accès à l’aéroport signifiaient très peu lorsque les routes étaient dangereuses, les banques fermées et les avions incapables d’atterrir.
La doctrine Macron sur les sanctions : le dialogue comme couverture de l’inaction
L’entretien de Nairobi
Le 12 mai 2026, à la clôture du Sommet Africa Forward à Nairobi, un sommet coorganisé par la France et le Kenya, le président Macron a accordé un entretien conjoint à France 24, RFI et TV5Monde. Sur la question de l’est de la RDC et du Rwanda, Macron s’est montré direct dans son opposition à l’approche adoptée par les États-Unis.
À ce stade, les États-Unis avaient imposé des sanctions à de hauts responsables rwandais et aux Forces de défense rwandaises pour leur soutien au M23 après l’effondrement des Accords de Washington signés en décembre 2025. Macron a déclaré aux journalistes que se précipiter pour suivre les Américains dans l’isolement du Rwanda donnait peu de chances de convaincre le Rwanda d’adopter une politique coopérative. Il a affirmé avoir personnellement davantage confiance dans la valeur du dialogue direct entre les deux principaux dirigeants, Tshisekedi et Kagame.
Ce que cette position signifie dans la pratique
La présentation de la position de Macron comme une alternative constructive plutôt que comme une défense du Rwanda mérite un examen attentif. Le Rwanda et le M23 avaient signé le cadre de paix des Accords de Washington en décembre 2025, puis avaient poursuivi leur offensive militaire. Les États-Unis ont répondu en imposant des sanctions ciblées contre les responsables. La réponse de Macron a été de soutenir que les sanctions risquaient de radicaliser davantage Kigali.
La logique de cet argument est que la puissance occupante, après avoir violé un accord de paix qu’elle avait signé, devrait être protégée des conséquences internationales parce que ces conséquences pourraient la rendre moins coopérative. Appliquée de manière cohérente, cette logique fonctionnerait comme un frein permanent à la responsabilité au profit d’un dialogue perpétuel, quel que soit le nombre d’engagements pris puis rompus. Des groupes de la société civile congolaise et des organisations de défense des droits humains ont noté que la France avait utilisé un raisonnement similaire en 2023 lorsque Tshisekedi avait demandé à Macron de soutenir des sanctions, et que Macron avait répondu qu’il attendait d’abord la conclusion des négociations de paix. En 2026, rien n’était conclu : la guerre s’était considérablement étendue.
Quelle que soit l’intention privée de la France, l’effet pratique de son opposition aux sanctions tout en appelant au dialogue sans retrait préalable est de protéger la position de négociation du Rwanda. Tshisekedi se voit dire, par le pays qui a parrainé la Résolution 2773 exigeant le retrait inconditionnel du Rwanda, que la voie vers la fin de l’occupation passe par des négociations directes avec Kagame, et non par une pression sur le Rwanda pour qu’il respecte le droit international. Cette position reflète la préférence déclarée de Kagame lui-même. Elle place la charge de mettre fin à l’occupation sur l’occupé plutôt que sur l’occupant.
Le problème du dialogue sans conditions
Lorsque Macron appelle au dialogue direct entre Tshisekedi et Kagame, cet appel ne s’accompagne d’aucune exigence selon laquelle le Rwanda devrait d’abord respecter l’obligation de la Résolution 2773 de retirer ses forces. Le dialogue défendu par Macron est donc un dialogue dans lequel une partie négocie depuis l’intérieur du territoire de l’autre, avec ses troupes en occupation et ses forces supplétives contrôlant deux capitales provinciales. Ce n’est pas une médiation : c’est une demande faite à la RDC de négocier les termes de sa propre occupation.
Des analystes congolais et des défenseurs des droits humains ont formulé cet argument à plusieurs reprises. Les Accords de Washington eux-mêmes, signés sous médiation américaine, ont été violés par le Rwanda alors que l’encre était à peine sèche. Le dialogue sans application des accords existants permet une stratégie de négociation comme méthode de retardement, un schéma qui caractérise le processus de paix dans les Grands Lacs depuis trois décennies. Le refus de la France de lier le dialogue à des conditions ou à des conséquences en cas de non-respect constitue en soi un acte politique observable.
La question de la Francophonie : levier diplomatique et préoccupations sans réponse
La candidature et son contexte
Les 26 et 27 février 2026, le gouvernement congolais a officiellement annoncé que Juliana Amato Lumumba, ancienne ministre de la Culture, fille du leader de l’indépendance Patrice Lumumba, et figure à forte résonance symbolique dans le monde francophone africain, serait sa candidate au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie. Cette annonce est intervenue le lendemain de la rencontre entre Tshisekedi et Macron au palais de l’Élysée à Paris. Tshisekedi a officiellement présenté la candidature de Lumumba lors d’une cérémonie à Kinshasa le 19 mars 2026.
L’élection est prévue lors du Sommet de la Francophonie à Phnom Penh, au Cambodge, en novembre 2026. Lumumba affronte la secrétaire générale sortante Louise Mushikiwabo, femme politique rwandaise et ancienne ministre des Affaires étrangères, qui sollicite un troisième mandat avec le soutien de Kigali. La France avait initialement soutenu la candidature de Mushikiwabo en 2018, lorsque Macron l’avait publiquement appuyée à un moment où il reconstruisait la relation de la France avec le Rwanda. Macron a depuis déclaré que l’épicentre de la langue française se trouve désormais dans le bassin du Congo plutôt que sur les rives de la Seine, une remarque que des critiques ont considérée comme donnant un élan rhétorique à une candidature congolaise.
Le sérieux avertissement que cela soulève
Il n’existe aucune preuve publiquement disponible d’un accord formel liant le soutien français à la candidature de Lumumba à des concessions spécifiques de la RDC sur les négociations concernant l’est du Congo ou sur des arrangements liés aux ressources. Ce qui est documenté, c’est un schéma de proximité : la candidature de Lumumba a été annoncée le lendemain d’une rencontre Tshisekedi-Macron à Paris. La France est passée du soutien à la sortante rwandaise à un positionnement rhétorique du côté congolais dans la compétition de la Francophonie. Et ce calendrier coïncide avec le repositionnement diplomatique plus large de la France sur les Grands Lacs.
Si le soutien diplomatique français, l’influence francophone ou la pression bilatérale sont utilisés pour pousser Kinshasa vers des arrangements de partage des ressources qui normalisent l’économie d’occupation dans l’est du Congo, alors la France participerait précisément au type de règlement politique fondé sur les ressources qui a maintenu l’est du Congo enfermé dans des cycles de guerre. La mine de coltan de Rubaya au Nord-Kivu, l’une des sources de coltan les plus importantes au monde, un minerai essentiel à la fabrication électronique, génère environ 800 000 dollars par mois pour le M23 grâce à la taxation et à l’extraction contrôlée. Tout règlement négocié impliquant un accès partagé aux ressources dans les territoires occupés concernerait directement des sites comme Rubaya.
Ces préoccupations sont sérieuses et méritent un examen public sérieux de la part de la France. Le schéma est observable. La logique politique est cohérente. La question qui reste sans réponse est de savoir si l’engagement de la France dans la compétition pour la Francophonie est réellement indépendant de sa gestion de la crise des Grands Lacs, ou si les deux dossiers sont liés de manière à servir les intérêts stratégiques français au détriment de la souveraineté congolaise.
Le bilan de la France : un schéma, pas une coïncidence
Chacune des quatre interventions examinées dans cet article a une structure commune. La France prend une action visible, susceptible de faire les gros titres : parrainer une résolution, organiser une conférence, prononcer un discours, avancer une candidature. Cette action crée l’apparence de l’engagement et de la détermination. Elle n’est ensuite suivie d’aucune action qui impose des coûts au Rwanda ou qui crée une véritable responsabilité pour l’occupation de l’est du Congo. Et lorsque d’autres acteurs tentent d’imposer ces coûts, la France s’y oppose.
La politique de la France a produit un schéma constant : un langage public fort, une faible application des décisions, aucune pression visible fondée sur les sanctions, et des appels répétés au dialogue qui laissent largement intact le levier militaire et politique du Rwanda. Il ne s’agit pas d’un bilan d’engagement infructueux. Il s’agit d’un bilan d’engagement maîtrisé : des interventions calibrées pour maintenir l’influence de la France à la fois à Kinshasa et à Kigali, préserver ses relations économiques et stratégiques avec les deux pays, et apparaître comme un acteur constructif sans jamais atteindre le point où être constructif exigerait de choisir clairement contre l’occupation.
Les organisations de défense des droits humains ont documenté les conséquences de cette approche pour les civils congolais. Plus de sept millions de personnes ont été déplacées. Les violences sexuelles ont été utilisées comme arme systématique de guerre. Des hôpitaux et des opérations humanitaires ont été attaqués. La propre mission de maintien de la paix des Nations unies, la MONUSCO, a été rendue largement inefficace face à un M23 soutenu par une armée étatique. Ces conséquences ne sont pas périphériques à une situation difficile : elles sont le résultat direct d’une communauté internationale qui a constamment choisi le processus plutôt que la responsabilité.
Les remèdes cosmétiques de la France, les résolutions, les conférences, les appels au dialogue et la diplomatie culturelle, ont donné à la communauté internationale le langage de la préoccupation sans la substance de la protection. Le silence et l’inaction ne sont pas neutres. Ce sont des actes politiques dont les conséquences se mesurent en vies congolaises.
Conclusion
La France n’est pas un spectateur passif dans l’est du Congo. Elle est un architecte actif d’un cadre diplomatique qui échoue constamment à fournir l’application nécessaire pour arrêter l’occupation, protéger les civils ou apporter une véritable responsabilité à ceux qui sont responsables d’atrocités de masse. La Résolution 2773 était réelle. La Conférence de Paris était réelle. Les appels de Macron au dialogue sont réels. Mais réel ne signifie pas efficace, et efficace ne signifie pas honnête sur ce qu’il faudrait pour mettre fin à la guerre.
Ce qu’il faudrait, c’est une pression sur le Rwanda, et pas seulement sur le processus. Il faudrait appliquer, et pas seulement appeler à appliquer, les résolutions du Conseil de sécurité que la France elle-même a parrainées. Il faudrait que les promesses humanitaires soient accompagnées de mécanismes garantissant l’accès, et pas seulement d’annonces immédiatement rejetées par les parties qui contrôlent le terrain. Il faudrait que la France explique publiquement quelles conséquences suivraient si le Rwanda continuait d’ignorer la Résolution 2773. Et il faudrait que les institutions culturelles multilatérales ne soient pas utilisées comme instruments de levier bilatéral d’une manière qui serve les intérêts stratégiques français au détriment de la souveraineté congolaise.
La France ne peut pas rédiger des résolutions, organiser des conférences, rejeter les sanctions, appeler au dialogue, puis revendiquer la neutralité pendant que les civils restent sous occupation, déplacement et violence. Dans une guerre de cette ampleur, le silence et l’inaction ne sont pas neutres. Ce sont des actes politiques.
Tant que la France ne sera pas prête à agir selon ces exigences, ses interventions dans la région des Grands Lacs resteront ce qu’elles ont constamment été : des remèdes cosmétiques appliqués à une blessure qui nécessite une chirurgie.
Les vies africaines ne valent pas moins. Les morts africaines ne sont pas normales. Les intérêts occidentaux ne doivent jamais devenir un permis de tuer des Africains.
Questions fréquemment posées
Qu’est-ce que la Résolution 2773 du Conseil de sécurité des Nations unies ?
La Résolution 2773 a été adoptée à l’unanimité le 21 février 2025, sous l’impulsion de la France. Agissant en vertu du Chapitre VII de la Charte des Nations unies, elle a fermement condamné l’offensive du M23 dans l’est de la RDC, appelé les Forces de défense rwandaises à se retirer immédiatement et sans conditions du territoire congolais, et exigé que toutes les parties facilitent l’accès humanitaire. Plus d’un an après son adoption, ses dispositions essentielles restent inappliquées, et la France n’a proposé aucun mécanisme d’application.
La Conférence de Paris sur l’aide humanitaire à la RDC a-t-elle atteint ses objectifs ?
La Conférence de Paris d’octobre 2025, coorganisée par la France et le Togo, a permis d’obtenir des promesses de plus de 1,5 milliard d’euros d’aide humanitaire et de développement. Cependant, son objectif opérationnel central, garantir la réouverture de l’aéroport international de Goma aux vols humanitaires, n’a pas été atteint. Le Rwanda et le M23 ont rejeté l’annonce unilatérale. La France manquait soit du levier nécessaire, soit de la volonté politique de contraindre au respect des engagements, et l’aéroport est resté fermé aux vols civils bien après le début de 2026.
Pourquoi Macron s’oppose-t-il aux sanctions américaines contre le Rwanda ?
Lors du Sommet Africa Forward à Nairobi en mai 2026, Macron a déclaré à France 24, RFI et TV5Monde que suivre les États-Unis dans l’isolement du Rwanda donnait peu de chances de convaincre Kigali d’adopter une politique coopérative, et qu’il avait davantage confiance dans le dialogue direct entre les deux présidents. Quelle que soit la logique privée de la France, l’effet pratique de cette position est de protéger la position de négociation du Rwanda et de retirer de son calcul stratégique la menace de conséquences soutenues par la France au Conseil de sécurité.
Qui est Juliana Lumumba et quelles préoccupations sa candidature soulève-t-elle ?
Juliana Amato Lumumba est la fille de l’icône de l’indépendance congolaise Patrice Lumumba et une ancienne ministre de la Culture. La RDC l’a officiellement désignée comme candidate au poste de secrétaire générale de l’Organisation internationale de la Francophonie en février 2026, le lendemain de la rencontre entre Tshisekedi et Macron à Paris. Elle affronte la secrétaire générale sortante Louise Mushikiwabo du Rwanda, que la France avait initialement soutenue en 2018. La proximité de l’annonce avec la rencontre Macron-Tshisekedi soulève de sérieuses questions sur un éventuel lien entre le soutien français et des conditions concernant la position de négociation de la RDC sur l’est du Congo, questions auxquelles la France n’a pas répondu publiquement.
En quoi la position de la France diffère-t-elle de celle des États-Unis, de la Belgique et de l’Union européenne ?
Les États-Unis ont imposé des sanctions ciblées contre les Forces de défense rwandaises et quatre hauts commandants en mars 2026. La Belgique a entièrement rompu ses relations diplomatiques avec le Rwanda. L’Union européenne a imposé des sanctions ciblées contre des responsables rwandais et du M23. Le Canada et l’Allemagne ont suspendu ou réduit leur aide au développement. La France est la seule parmi les grandes puissances occidentales à ne pas avoir imposé de sanctions bilatérales et à avoir activement contesté l’approche fondée sur les sanctions, se positionnant comme le principal défenseur d’un dialogue sans conditions.
L’approche de la France à l’égard de l’est de la RDC est-elle cohérente avec son soutien déclaré à la souveraineté congolaise ?
La France soutient formellement la souveraineté de la RDC dans toutes ses déclarations publiques et dans les résolutions qu’elle parraine au Conseil de sécurité. Cependant, son refus de faire appliquer ces résolutions, son opposition aux sanctions et son insistance sur le dialogue sans conditions préalables de retrait constituent une incohérence pratique avec cette position déclarée. L’écart entre les valeurs proclamées par la France et son comportement observable constitue en soi une preuve de son positionnement politique dans le conflit.
Qu’est-ce que la mine de Rubaya et pourquoi est-elle pertinente ?
La mine de coltan de Rubaya, située au Nord-Kivu dans l’est de la RDC, est l’une des sources de coltan les plus importantes au monde, utilisé dans les appareils électroniques. Le M23 s’en est emparé en avril 2024 et en tire environ 800 000 dollars par mois grâce à la taxation et à l’extraction contrôlée. Tout règlement négocié impliquant un accès partagé aux ressources ou des arrangements économiques normalisés dans l’est du Congo occupé concernerait directement des sites comme Rubaya. C’est pourquoi les préoccupations soulevées concernant une éventuelle conditionnalité dans l’engagement diplomatique de la France dans les Grands Lacs sont substantielles, et non périphériques.
Références
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Auteur : Africa Realities Media Editorial Team, Londres
Africa Realities Media est une plateforme indépendante de campagne couvrant les droits humains, la responsabilité politique et la politique étrangère en Afrique, avec un accent particulier sur la région des Grands Lacs.
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