Analyse de l'audition de Mme Louise Mushikiwabo, candidate au poste de Secrétaire général de la Francophonie
Le bilan comme programme, le silence comme méthode
Secrétaire générale sortante de l'Organisation internationale de la Francophonie, en poste depuis janvier 2019, la Rwandaise Louise Mushikiwabo brigue un troisième mandat qui sera tranché par les chefs d'État au XXe Sommet de la Francophonie, prévu à Phnom Penh les 15 et 16 novembre 2026. Son audition publique du 30 juin 2026 à Paris, devant les ministres des Affaires étrangères des 53 États membres de plein droit, était la première épreuve compétitive de sa carrière à l'OIF : ancienne ministre des Affaires étrangères de Paul Kagame de 2009 à 2018, elle avait été installée à la tête de l'organisation en 2018 sans appel à candidatures, sans programme déposé et sans audition, par le parrainage public d'Emmanuel Macron dans le cadre de la réconciliation franco-rwandaise. Sa candidature au renouvellement intervient pendant que le pays qui l'a portée à cette fonction est mis en cause, de manière répétée, par le Groupe d'experts des Nations Unies pour son soutien à l'occupation de l'Est de la République démocratique du Congo.
Cet article, troisième d'une série de cinq consacrée aux auditions, analyse sa prestation sur huit axes : la vision, l'innovation, le développement des communautés locales, la promotion de la langue française, les conflits et la sécurité en Afrique, la coopération internationale, les financements innovants, et la définition de priorités et de projets concrets, réalistes et faisables. Il examine également, au préalable, les conditions de son installation en 2018 et ce qui devrait en découler pour l'équité du scrutin de 2026. L'analyse s'appuie sur les extraits de transcription disponibles de son audition ; les faits contextuels ont été vérifiés auprès de sources indépendantes, référencées en fin d'article.
Les conditions de l'installation : un mandat né sans audition ni appel à candidatures, et ce qui devrait en découler
On ne peut évaluer l'audition de la sortante sans rappeler comment elle est arrivée au poste qu'elle défend. Mme Mushikiwabo n'a jamais été soumise, en 2018, à l'exercice auquel elle se prête aujourd'hui : sa désignation s'est faite sans appel à candidatures, sans programme déposé et sans audition, ces procédures n'ayant été instituées que par la réforme de 2022.
Elle a été installée par une décision politique française : le 23 mai 2018, à l'issue d'une rencontre à l'Élysée avec Paul Kagame, Emmanuel Macron a officialisé publiquement son soutien à la ministre rwandaise des Affaires étrangères, dans le cadre de l'interminable réconciliation franco-rwandaise dont ce poste fut l'une des monnaies d'échange. Ce parrainage présidentiel, présenté comme inconditionnel, a verrouillé la compétition avant qu'elle n'existe : la sortante Michaëlle Jean a subi des pressions répétées pour retirer sa candidature, le Canada et le Québec ont fini par se rallier au « consensus » pour éviter une crise au sein de l'OIF, et aucun autre candidat africain n'a pu raisonnablement se présenter contre un choix déjà arrêté à Paris et adoubé par l'Union africaine que présidait alors Kagame lui-même. La désignation s'est conclue à huis clos au sommet d'Erevan, par consensus, c'est-à-dire sans vote.
Il faut mesurer l'ironie de la situation présente : la candidate qui doit aujourd'hui défendre son bilan devant une audition publique n'a jamais eu à convaincre personne pour obtenir le poste, et les huit années de mandat qu'elle présente comme un acquis sont le produit d'un arrangement diplomatique entre deux chefs d'État, non d'une compétition entre projets.
De ce constat découle une conséquence politique que cette analyse assume pleinement : l'équité même du processus réformé devrait conduire les États membres à refuser un troisième mandat à la sortante. La candidature de Mme Mushikiwabo n'est peut-être pas juridiquement irrecevable ; elle est politiquement irrecevable au regard de l'esprit même de la réforme de 2022.
La réforme de 2022 a été conçue pour placer tous les candidats dans les mêmes conditions : un appel à candidatures ouvert, un programme déposé, une audition publique, une élection formelle. Or Mme Mushikiwabo n'est pas dans la même situation que ses trois concurrents. Mme Lumumba, Mme Bâ et M. Cioloș s'affrontent dans une compétition réelle et saine : ils se présentent sans autre capital que leurs parcours et leurs projets, soumis aux mêmes règles, exposés aux mêmes questions, dépourvus de tout avantage institutionnel. La sortante, elle, aborde cette même compétition avec huit années d'exercice de la fonction, la maîtrise de l'appareil, les réseaux, les budgets, la visibilité et la connaissance intime des délégations qui la jugeront, autant d'atouts qu'elle n'a pas acquis par la compétition mais par un arrangement politique qui l'a précisément soustraite à toute compétition.
La réforme de 2022 est d'ailleurs restée muette sur toute limitation du nombre de mandats. Ce silence crée un risque institutionnel évident : une Secrétaire générale sortante pourrait briguer un troisième mandat, puis un quatrième, puis un cinquième, sans que l'organisation ne fixe elle-même une limite démocratique claire. Pour une organisation qui prétend défendre la démocratie et l'alternance, cette lacune est grave, d'autant plus lorsque la candidate sortante vient d'un système politique rwandais lui-même marqué par la personnalisation du pouvoir et l'absence d'alternance réelle.
Faire concourir, sous les règles nouvelles, un avantage constitué sous les règles anciennes revient à fausser la course que la réforme prétendait égaliser : les trois challengers affrontent non pas une candidate mais une institution. Un troisième mandat obtenu dans ces conditions ne validerait pas seulement un bilan contestable ; il blanchirait rétroactivement la désignation opaque de 2018 et viderait la réforme de 2022 de sa substance dès sa première application.
La logique du processus réformé conduit donc à une conclusion simple : les États membres devraient refuser ce troisième mandat, non seulement pour ce que la sortante a fait ou n'a pas fait, mais pour la manière dont elle est arrivée. On ne peut pas remporter sous des règles nouvelles une position acquise en dehors de toute règle, et la première élection véritablement compétitive de l'histoire de la Francophonie ne peut pas être gagnée par la dernière bénéficiaire du système que cette élection était censée abolir.
Vision et innovation
L'audition de la sortante souffre d'une faiblesse que la question de l'ambassadeur de Maurice a mise à nu avec une courtoisie dévastatrice : après deux mandats, comment éviter la routine ? La réponse de Mme Mushikiwabo est une confession involontaire. Elle explique qu'elle « essaie de ne pas inventer la boussole », que la programmation court jusqu'à fin 2027 « avec des budgets déjà programmés », et conclut son énumération de priorités en observant que ces activités occuperaient l'année 2027 « que je sois là ou que ce soit quelqu'un d'autre ». Une candidate qui reconnaît que son programme s'exécuterait identiquement sans elle a formulé elle-même l'argument le plus fort contre son troisième mandat.
Plus fondamentalement, toute son audition repose sur un présupposé jamais interrogé : que les progrès accomplis sont appréciés de tous et que la continuité est désirée. Elle expose son bilan comme une évidence partagée, sans jamais se demander si les États membres veulent de cette continuité, question que les faits rendent pourtant inévitable. Trois États membres, le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ont quitté l'organisation sous son mandat. Deux autres États africains francophones, le Togo et le Gabon, ont rejoint le Commonwealth en juin 2022, premiers nouveaux membres du club anglophone depuis le Rwanda en 2009, et l'ironie de la scène mérite d'être soulignée : leur admission a été annoncée à Kigali même, lors du sommet du Commonwealth accueilli par Paul Kagame, pendant que l'ancienne ministre de celui-ci dirigeait l'organisation de la francophonie.
Quand des États membres de l'OIF vont chercher au Commonwealth les débouchés économiques, éducatifs et diplomatiques que la Francophonie ne leur offre pas, en invoquant explicitement l'accès à un marché de 2,5 milliards de consommateurs et l'engouement de leurs populations pour l'anglais, le message est sans ambiguïté : l'organisation ne répond pas aux intérêts de tous ses membres, et les progrès dont la sortante se prévaut ne retiennent pas ceux qui regardent ailleurs.
Ajoutons que la principale guerre de l'espace francophone s'est aggravée durant la même période et que trois candidats se présentent contre elle, dont deux issus du continent qui l'avait portée par consensus en 2018. Présenter la continuité comme allant de soi quand l'organisation se fracture et que ses membres se tournent vers le bloc rival, c'est confondre la durée avec l'adhésion.
Sur l'innovation, elle cite des programmes réels, notamment la lutte contre les désordres de l'information, présente dans plusieurs pays, mais l'ensemble relève de la reconduction, non de la proposition : élargir l'existant, jamais de rupture stratégique. Rien sur la souveraineté numérique francophone, rien sur la production de contenus africains en français et dans les langues africaines, rien sur les infrastructures numériques, les données ou les compétences locales.
Sa remarque la plus révélatrice concerne le dialogue à engager avec les plateformes technologiques sur l'intelligence artificielle : « faudra parler anglais pour cela ». Venant de la plus haute responsable de la Francophonie, l'aveu que la défense du français dans l'IA se négociera en anglais dit, mieux que toute critique externe, l'état du rapport de force que huit années de mandat n'ont pas modifié.
Enfin, Mme Mushikiwabo n'a tenté aucun rapprochement avec les pays du Sahel qui ont quitté l'organisation : elle affirme que cette question dépasse le cadre et le mandat de la Francophonie, sans jamais préciser en quoi ni s'appuyer sur les statuts de l'organisation pour étayer cette lecture restrictive, alors même que la Charte confie au Secrétaire général la conduite de l'action politique de la Francophonie.
Développement des communautés locales et langue française
Ses éléments les plus concrets sont des chiffres d'échelle : porter de 20 000 à 100 000 le nombre de jeunes formés aux métiers du numérique avec la Banque africaine de développement, en commençant par cinq pays « déjà identifiés » qu'elle ne nomme pas. Ce chiffre, du reste, est modeste au regard du nombre de jeunes en état de besoin dans un espace francophone qui compte des dizaines de millions de jeunes sans emploi ni formation.
La logique est descendante et programmatique ; les communautés locales apparaissent comme des bénéficiaires de volumes, jamais comme des acteurs, et les questions qui font la différence entre un chiffre et un impact restent sans réponse : quels jeunes seront ciblés, quelles garanties pour ceux des zones rurales ou pauvres, quels débouchés après la formation, quels liens avec les petites entreprises locales, et comment éviter une formation de masse débouchant sur du chômage de masse.
Sur la langue, outre l'aveu de l'anglais comme langue de négociation, elle mentionne la « découvrabilité » des contenus francophones tout en précisant que le chantier excède largement une année, ce qui, pour une responsable en poste depuis 2019, soulève la question de savoir pourquoi il n'a pas été engagé plus tôt. Il manque surtout une vision offensive de la langue : rien sur le français comme langue de travail internationale, sur son recul dans certaines organisations, sur sa place dans les sciences, sur la formation des enseignants, sur les industries culturelles africaines ou sur la coexistence du français avec les langues nationales africaines.
Charité bien ordonnée commence par soi-même : dans son propre pays, le français reste largement marginalisé et à peine enseigné, alors qu'avant la prise du pouvoir par le FPR il était la langue d'enseignement, la langue courante des affaires et celle de l'administration. Et quand bien même Mme Mushikiwabo demeurerait Secrétaire générale, le français ne retrouvera pas au Rwanda la place qui était la sienne avant la guerre de Kagame.
Mais la faiblesse la plus profonde de sa candidature sur cet axe est celle que l'audition ne pouvait pas montrer, parce qu'elle tient au pays qui la porte. Après la prise du pouvoir par le FPR en 1994, le régime de Kigali a traité le français en langue de l'ennemi : Kagame a accusé la France de complicité avec le régime génocidaire, rompu les relations diplomatiques en 2006 après les mandats d'arrêt du juge Bruguière, démoli le centre culturel franco-rwandais et fermé l'école française, et, en octobre 2008, en pleine rupture avec Paris, remplacé le français par l'anglais comme langue d'enseignement du primaire à l'université et comme langue d'administration, décision brutale qui a écarté des milliers d'enseignants et de fonctionnaires francophones. Tous ont perdu leur emploi.
L'année suivante, le Rwanda rejoignait le Commonwealth. Dans le discours du pouvoir issu de l'exil ougandais, le français était devenu la langue de l'ancien régime, la langue associée au génocide et à ses complices présumés, et Mme Mushikiwabo elle-même a critiqué la France de manière virulente, au Rwanda comme sur les tribunes africaines, pendant les dix années où elle fut la ministre de Kagame.
Puis, lorsque le poste de Secrétaire général de la Francophonie est devenu une monnaie diplomatique dans la réconciliation avec Macron, la langue honnie est redevenue « utile » : utile à capturer, non à parler. C'est ce qu'on peut appeler un opportunisme politique : rejeter le français lorsqu'il dérange Kigali, puis le récupérer lorsqu'il devient utile à Paris.
Le paradoxe est complet : l'organisation mondiale de la langue française est dirigée depuis 2019 par la ministre d'un régime qui a chassé cette langue de ses écoles et de son administration. Si les données officielles de l'OIF évoquent environ 6 % de francophones au Rwanda, Africa Realities Media considère, sur la base de l'observation sociale et de l'usage réel du français dans la vie quotidienne, que la proportion de Rwandais utilisant effectivement le français paraît beaucoup plus faible, probablement proche de 1 %. Cette estimation éditoriale doit être lue comme une appréciation de terrain, non comme une statistique officielle.
La timide réintroduction du français comme simple matière enseignée, à partir de 2014, n'a jamais remis en cause l'hégémonie de l'anglais. Le Rwanda n'a pas renoué avec le français ; il a renoué avec ce que le français rapporte. La candidature au troisième mandat prolonge cette instrumentalisation : la langue reste un levier d'influence à Paris et un objet de désaffection à Kigali.
Conflits et sécurité au niveau africain : le silence structurel
C'est la faiblesse cardinale de cette audition, et elle n'est pas rhétorique mais structurelle. Dans le segment audité, la Secrétaire générale sortante ne prononce pas un mot sur la guerre de l'Est de la RDC, sur le M23, ni sur la mise en cause répétée du Rwanda par le Groupe d'experts des Nations Unies pour son soutien à cette rébellion, alors même que ce conflit oppose deux États membres de l'organisation qu'elle dirige et que la presse internationale décrit ouvertement cette élection comme un troisième round diplomatique entre Kinshasa et Kigali.
Ce silence n'est pas un oubli : ancienne ministre des Affaires étrangères de Paul Kagame de 2009 à 2018, portée à l'OIF par Macron, Mme Mushikiwabo est dans l'incapacité institutionnelle de nommer la responsabilité de son propre pays. C'est précisément ce conflit d'intérêts qui disqualifie l'OIF comme médiatrice de la principale guerre de son espace.
Ses propos sur la médiation aggravent le constat plutôt qu'ils ne le corrigent : elle affirme que l'organisation doit « puiser beaucoup plus et le plus rapidement possible » dans ses ressources politiques et ses réseaux pour la résolution des conflits, admettant ainsi, au futur, que ces ressources sont restées sous-employées pendant ses sept années de mandat, années durant lesquelles trois États membres ont quitté l'organisation et une guerre d'occupation s'est installée au cœur de l'espace francophone.
Même prise pour elle-même, sa conception de la médiation reste incomplète : aucune priorisation géographique, aucune place pour les sociétés civiles dans les processus, aucun mécanisme de suivi après médiation. Une médiation crédible ne peut pas reposer uniquement sur des hautes personnalités à la retraite et des réseaux ; elle exige de l'analyse, de la prévention, de l'alerte précoce, de la diplomatie discrète et un dialogue avec les populations concernées, autant de dimensions absentes de sa réponse.
Coopération internationale et financements innovants
Sa coopération internationale s'illustre, dans le segment audité, par une anecdote : la visite d'un élu de Louisiane venu proposer une « aventure économique ». L'épisode, présenté comme un signe de vitalité, souligne surtout la modestie de l'horizon : pendant que l'espace francophone africain traverse retraits, coups d'État et guerre d'occupation, la diplomatie économique mise en avant est un déplacement promotionnel nord-américain.
Sur les financements, elle est la seule à avancer un contenu tangible, le virage vers les financements privés et le partenariat avec la Banque africaine de développement, mais elle le qualifie elle-même d'activité « urgente » à engager début 2027. Déclarer urgent, au terme de sept années de mandat, un chantier que l'on aurait pu ouvrir dès 2019 revient à documenter son propre retard.
Et le virage privé lui-même est présenté sans garde-fous : rien sur les garanties d'indépendance de l'OIF face aux financeurs privés, sur les critères de sélection des projets, sur la transparence, sur l'impact local ou sur les mécanismes de redevabilité. Les financements privés peuvent renforcer l'organisation ; sans règles clairement établies, ils peuvent tout aussi bien créer des dépendances nouvelles, et l'audition n'aborde ni l'un ni l'autre de ces scénarios.
Définition des priorités et projets concrets
Paradoxalement, la sortante est à la fois la plus forte et la plus faible sur cet axe. La plus forte, parce qu'elle est la seule à présenter des priorités datées et des projets chiffrés pour 2027 : l'intelligence artificielle et la lutte contre la désinformation, le renforcement de la médiation, la découvrabilité, la mission économique et commerciale, la préparation de la programmation quadriennale et le lancement des financements privés.
La plus faible, parce que cette liste souffre de trois défauts. D'abord, ce ne sont pas ses priorités mais celles de la maison : elle reconnaît elle-même que la programmation court jusqu'à fin 2027 avec des budgets déjà arrêtés et que ces activités s'exécuteraient « que je sois là ou que ce soit quelqu'un d'autre », ce qui vide sa candidature de tout contenu propre.
Ensuite, les éléments réellement nouveaux, le virage privé et le passage à l'échelle de la formation numérique, sont renvoyés à début 2027, c'est-à-dire après l'élection, alors que rien n'empêchait de les engager durant le mandat en cours. Enfin, la liste est une addition, pas une hiérarchie : aucune priorité n'est subordonnée à une autre, aucun arbitrage budgétaire n'est explicité.
La faisabilité de ses projets est élevée, mais c'est la faisabilité de la reconduction, pas celle de l'ambition. Le verdict comparatif est double : ses priorités sont institutionnellement les mieux définies des quatre, et ses projets les plus directement faisables à court terme puisqu'ils s'appuient sur des programmes existants, des réseaux constitués et des partenariats engagés ; mais cette faisabilité est obtenue au prix de l'audace, améliorer l'existant plutôt que transformer une organisation en crise de légitimité, et c'est précisément sur la refondation politique que sa candidature est la moins-disante.
Points positifs de la présentation
En termes strictement techniques, la présentation de la sortante est la plus solide des quatre. Elle est la seule à nommer des projets quantifiés et des partenaires identifiés : le passage de 20 000 à 100 000 jeunes formés aux métiers du numérique avec la Banque africaine de développement, en commençant par cinq pays présélectionnés, est le seul projet de toute la journée d'auditions comportant un chiffre de départ, un chiffre d'arrivée et un partenaire financier nommé.
Son programme de lutte contre les désordres de l'information, déployé dans au moins sept pays et adossé à des médias indépendants et à des organisations de vérification des faits, répond à un fléau réel qu'elle a raison de qualifier de menace pour tous les États membres, et son récit de la Moldavie montre une capacité à réviser son propre diagnostic à l'épreuve du terrain.
Sa franchise sur les contraintes, la dépendance aux cycles de programmation, l'insuffisance des contributions étatiques, la nécessité d'aller vers le privé, est une forme d'honnêteté budgétaire absente des trois autres auditions. Enfin, sa maîtrise de la machine institutionnelle, des réseaux de l'organisation et des demandes concrètes des États, notamment en matière d'accompagnement électoral, est incontestable : c'est le savoir-faire de l'administratrice, à défaut du souffle de la dirigeante.
On relèvera toutefois une réserve de taille : Mme Mushikiwabo ne dit pas comment son programme de lutte contre la désinformation évitera d'aller à l'encontre de la liberté d'expression, liberté qui, du reste, n'existe pas dans son propre pays, où les médias indépendants ont été réduits au silence et les journalistes critiques emprisonnés, exilés ou tués. Confier la définition du vrai et du faux à une organisation dirigée par la ministre d'un régime qui criminalise la critique est un paradoxe que personne, dans la salle, n'a jugé bon de relever.
Ce que Mme Mushikiwabo devrait expliquer avant Phnom Penh
Mme Mushikiwabo devrait expliquer pourquoi un troisième mandat serait nécessaire si elle reconnaît elle-même que les activités de 2027 se poursuivraient « que je sois là ou que ce soit quelqu'un d'autre ».
Elle devrait expliquer pourquoi l'OIF n'a pas nommé clairement la guerre de l'Est de la RDC, le M23 et le rôle du Rwanda dans le soutien à cette rébellion, alors que ce conflit oppose deux États membres de l'organisation.
Elle devrait expliquer comment une organisation dirigée par une ancienne ministre rwandaise peut incarner une médiation crédible dans un conflit impliquant directement Kigali.
Elle devrait expliquer pourquoi, après huit années à la tête de l'OIF, les financements privés deviennent seulement maintenant une urgence.
Elle devrait expliquer comment l'OIF défendra le français alors que son propre pays d'origine l'a marginalisé dans l'enseignement, l'administration et la vie publique.
Elle devrait expliquer comment la lutte contre la désinformation sera menée sans devenir un outil de contrôle de l'expression, surtout lorsqu'elle vient d'un système politique où la critique indépendante est réprimée.
Elle devrait enfin dire si elle accepterait l'instauration d'une limitation claire des mandats à la tête de l'OIF. Une organisation qui parle de démocratie ne peut pas traiter l'alternance comme un détail administratif.
Conclusion
Techniquement, l'audition de Louise Mushikiwabo est la plus solide des quatre : seuls projets chiffrés, seuls partenaires nommés, maîtrise incontestable de la machine. Politiquement, elle est la plus problématique. Sa candidature cumule ce qu'aucune autre ne porte : un mandat né en 2018 d'un arrangement entre Macron et Kagame, hors de toute compétition ; un bilan sous lequel trois États membres sont partis et deux autres ont rejoint le Commonwealth, admis à Kigali même ; un silence structurel sur la guerre de l'Est de la RDC, qu'elle est institutionnellement incapable de nommer ; un pays d'origine qui a chassé le français de ses écoles et ne l'a récupéré que comme monnaie diplomatique ; et une réforme de 2022 muette sur la limitation des mandats, qui lui ouvrirait un quatrième, puis un cinquième.
L'équité même du processus réformé devrait conduire les États membres à refuser ce troisième mandat : les trois autres candidats sont en compétition réelle et saine entre eux ; elle ne l'est avec aucun d'entre eux. La première élection véritablement compétitive de l'histoire de la Francophonie ne peut pas être gagnée par la dernière bénéficiaire du système que cette élection était censée abolir.
Les vies africaines ne valent pas moins. Les morts africaines ne sont pas normales. Les intérêts occidentaux ne doivent jamais devenir un permis de tuer des Africains.
Support independent African accountability media.
Your donation helps Africa Realities Media expose injustice, challenge silence and demand equal truth, equal justice and equal protection for African people.
https://buymeacoffee.com/africarealitiesmedia
Auteur : Africa Realities Media — Rédaction
Références
Actualité.cd (2026) 'Audition des candidats au poste de SG de l'OIF : quatre candidats en lice, dont Juliana Lumumba et Louise Mushikiwabo avant la bataille finale au Cambodge', 30 juin. Disponible sur : https://actualite.cd/2026/06/30/audition-des-candidats-au-poste-de-sg-de-loif-quatre-candidats-en-lice-dont-juliana (consulté le 2 juillet 2026).
Afriquinfos (2026) 'Les membres de l'OIF à l'audition ce 30 juin des quatre candidats en lice pour le poste de SG de l'Organisation', 30 juin. Disponible sur : https://afriquinfos.com/les-membres-de-loif-a-laudition-ce-30-juin-des-quatre-candidats-en-lice-pour-le-poste-de-sg-de-lorganisation/ (consulté le 2 juillet 2026).
Assemblée nationale (France) (2009) Question écrite n° 47543 : francophonie, réponse du ministère des Affaires étrangères et européennes. Disponible sur : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/13/questions/QANR5L13QE47543 (consulté le 2 juillet 2026).
France 24 / AFP (2022) 'Le Togo et le Gabon rejoignent le Commonwealth', 25 juin. Disponible sur : https://www.france24.com/fr/afrique/20220625-le-togo-et-le-gabon-rejoignent-le-commonwealth (consulté le 2 juillet 2026).
Gabon Media Time (2026) 'Francophonie : grand oral à Paris pour les quatre candidats au secrétariat général', 1er juillet. Disponible sur : https://gabonmediatime.com/francophonie-grand-oral-a-paris-pour-les-quatre-candidats-au-secretariat-general/ (consulté le 2 juillet 2026).
Jeune Afrique (2018) 'Rwanda : la France officialise son soutien à la candidature de Louise Mushikiwabo à la tête de l'OIF', 23 mai. Disponible sur : https://www.jeuneafrique.com/561832/politique/rwanda-la-france-officialise-son-soutien-a-la-candidature-de-louise-mushikiwabo-a-la-tete-de-loif/ (consulté le 2 juillet 2026).
Jeune Afrique / AFP (2014) 'Au Rwanda, le français, longtemps mis de côté, fait un discret retour', 27 novembre. Disponible sur : https://www.jeuneafrique.com/depeches/7725/politique/au-rwanda-le-francais-longtemps-mis-de-cote-fait-un-discret-retour/ (consulté le 2 juillet 2026).
Journal de Kinshasa (2026) 'Francophonie : quatre candidats, un fauteuil, et des tensions diplomatiques en toile de fond', 30 juin. Disponible sur : https://www.journaldekinshasa.com/francophonie-quatre-candidats-un-fauteuil-et-des-tensions-diplomatiques-en-toile-de-fond/ (consulté le 2 juillet 2026).
La Presse (2008) 'Le Rwanda remplace le français par l'anglais', 16 octobre. Disponible sur : https://www.lapresse.ca/international/afrique/200810/16/01-29842-le-rwanda-remplace-le-francais-par-langlais.php (consulté le 2 juillet 2026).
Le Devoir (2026) 'La course au poste de secrétaire général de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) est lancée', juin. Disponible sur : https://www.ledevoir.com/monde/europe/990641/course-direction-organisation-internationale-francophonie-est-lancee (consulté le 2 juillet 2026).
L'Économie (2026) 'Francophonie : qui sont les cinq candidats déclarés pour l'élection du secrétaire général de l'OIF', 22 mai. Disponible sur : https://leconomie.info/francophonie-qui-sont-les-cinq-candidats-declares-pour-lelection-du-secretaire-general-de-loif/ (consulté le 2 juillet 2026).
Radio-Canada (2018) 'La Rwandaise Louise Mushikiwabo se retrouve aux commandes de l'OIF', 12 octobre. Disponible sur : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1129306/oif-sommet-francophonie-everan-armenie-louis-mushikiwabo-michaelle-jean-vote (consulté le 2 juillet 2026).
Reporter.cd (2026) 'OIF : auditions de quatre candidats ce mardi à Paris', 30 juin. Disponible sur : https://www.reporter.cd/oif-auditions-de-quatre-candidats-ce-mardi-a-paris/ (consulté le 2 juillet 2026).
VOA Afrique / AFP (2018) 'Le Rwanda regarde à nouveau aussi vers le monde francophone', 10 août. Disponible sur : https://www.voaafrique.com/a/le-rwanda-regarde-%C3%A0-nouveau-aussi-vers-le-monde-francophone/4522641.html (consulté le 2 juillet 2026).
Organisation internationale de la Francophonie (2005) Charte de la Francophonie, adoptée par la Conférence ministérielle de la Francophonie, Antananarivo, 23 novembre 2005. Disponible auprès de l'Organisation internationale de la Francophonie.
Organisation internationale de la Francophonie (2026) Auditions des candidats au poste de Secrétaire général, retransmissions vidéo, 30 juin. Transcriptions partielles établies par Africa Realities Media à partir des enregistrements publiés sur la chaîne YouTube de l'OIF.
Conseil de sécurité des Nations Unies, Groupe d'experts sur la République démocratique du Congo : rapports documentant le soutien du Rwanda au M23. Disponibles sur : https://www.un.org/securitycouncil/fr/sanctions/1533/work-and-mandate/expert-reports (consulté le 2 juillet 2026).
Comments
Post a Comment