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OIF : Louise Mushikiwabo, une candidature embarrassante pour un troisième mandat de trop


C'était en novembre 2025, à Kigali. En marge de la 46e Conférence ministérielle de la Francophonie, Louise Mushikiwabo prenait la parole avec l'assurance de celle qui n'a rien à craindre : de nombreux pays, affirmait-elle, lui avaient demandé de se représenter. Spontanément. Naturellement. Unanimement presque. Sauf que les faits racontent une tout autre histoire.

L'annonce qui ne devait pas avoir lieu si tôt

Novembre 2025. Le Centre de Conventions de Kigali accueille plus de 400 délégués des 90 États membres de l'Organisation internationale de la Francophonie. Le thème officiel porte sur les femmes et l'égalité des genres, trente ans après Pékin. Mais en marge des séances plénières, c'est une autre affaire qui agite les couloirs : Louise Mushikiwabo vient d'annoncer qu'elle souhaite briguer un troisième mandat.

L'annonce est prématurée. Délibérément. Les candidatures ne ferment qu'en avril 2026. Aucun autre pays n'a encore eu le temps de se positionner. En se déclarant à ce stade, Mushikiwabo ne répond pas à un appel — elle coupe court à toute concurrence avant même qu'elle ne puisse s'organiser. Dans la diplomatie multilatérale, ce type de manœuvre porte un nom : la stratégie du fait accompli.

« De nombreux pays m'ont demandé de me représenter. » — Louise Mushikiwabo, Kigali, novembre 2025. Mais alors, pourquoi Kagame envoie maintenant  ses émissaires solliciter des soutiens à travers l'Afrique ?

Ce n'est pas une candidature qui émerge d'un processus ouvert. C'est une candidature imposée par anticipation, conçue pour fermer le débat avant même qu'il ne commence.

Le mythe du soutien spontané

Le récit de Mushikiwabo est classique : la dirigeante sollicitée par ses pairs, qui cède à l'insistance collective, qui accepte par sens du devoir. Ce type de mise en scène est bien connu dans les régimes où l'ambition personnelle doit toujours s'habiller du manteau du sacrifice.

Sauf qu'un détail trahit la construction. Si le soutien avait été aussi spontané, aussi large et aussi sincère que l'affirme Mushikiwabo, Paul Kagame n'aurait eu aucune raison d'envoyer ses propres ministres frapper aux portes des chefs d'État africains pour arracher, un par un, des engagements de soutien. Or, c'est précisément ce qui s'est passé.

Des sources diplomatiques confirment que Kigali mène une campagne active et ciblée à travers l'espace francophone. Le soutien ne s'est pas offert — il a été négocié, parfois sous pression, dans les capitales d'un continent où les relations bilatérales avec Kigali mêlent intérêts économiques, dépendances sécuritaires et dettes politiques.

2018 : quand Macron a ouvert la boîte de Pandore

Pour comprendre la situation actuelle, il faut revenir à 2018. Cette année-là, la direction de l'OIF était en jeu. La Canadienne Michaëlle Jean, Secrétaire générale sortante, briguait un second mandat. Dans les couloirs du sommet d'Erevan, en Arménie, la partie s'est jouée en quelques heures.

Emmanuel Macron avait décidé de soutenir la candidate rwandaise. Non pas par affinité avec les valeurs de la Francophonie, mais par calcul diplomatique. Paris cherchait alors à normaliser et à renforcer ses relations avec Kigali, dont l’influence croissante en Afrique de l’Est devenait de plus en plus visible.

Ce choix s’inscrivait dans une logique de realpolitik : la France espérait, en appuyant la candidature rwandaise, ouvrir une nouvelle phase dans ses relations avec le Rwanda et, plus largement, regagner de l’influence dans une région où son poids diplomatique s’était progressivement affaibli.

Cependant, huit ans après l’arrivée de Louise Mushikiwabo à la tête de l’Organisation internationale de la Francophonie, le pari stratégique de Paris ne semble pas avoir produit les résultats attendus. L’influence française en Afrique de l’Est, et plus largement sur le continent africain, ne s’est pas renforcée ; elle a plutôt continué de s’éroder.

Dans ce contexte, la candidature de Michaëlle Jean — pourtant secrétaire générale sortante, disposant d’un bilan reconnu et d’une légitimité institutionnelle — a été sacrifiée sur l’autel de cette realpolitik diplomatique.

 

La décision avait immédiatement suscité des protestations. Des organisations de défense des droits humains avaient dénoncé l'incohérence flagrante : confier la direction d'une organisation prônant la démocratie et l'État de droit à une ancienne ministre d'un régime dont le bilan en matière de libertés fondamentales est régulièrement condamné par les Nations Unies et par les grandes ONG internationales. Ces critiques n'avaient pas pesé lourd face aux ambitions diplomatiques de Paris.

Pour Kagame, c'était une victoire historique. Son ancienne ministre des Affaires étrangères — une loyale parmi les loyaux, nommée en 2009 et maintenue en poste jusqu'en 2018 — prenait la tête de l'une des rares organisations multilatérales où l'Afrique francophone pouvait peser. Kigali avait compris avant tout le monde que l'OIF était un levier. Il suffisait de s'en emparer.

Un troisième mandat orchestré depuis le palais de Kigali

En janvier 2026, deux mois après la CMF46, le voile se lève complètement. Le ministre rwandais des Affaires étrangères, Olivier Nduhungirehe, accorde un entretien à Jeune Afrique. Le Rwanda, annonce-t-il, soutient officiellement Louise Mushikiwabo pour un troisième mandat. La candidature est présentée comme la suite logique d'un bilan positif. Mais personne ne demande pourquoi un État souverain doit annoncer officiellement qu'il soutient la Secrétaire générale en exercice d'une organisation supposément indépendante.

La réponse est simple : parce que ce soutien n'a rien de naturel. Il doit être fabriqué, annoncé, mis en scène pour exister. Et parce que derrière Nduhungirehe, c'est Kagame lui-même qui dirige l'opération.

Le ministre rwandais de l'Intérieur, Vincent Biruta, en est l'illustration concrète. Début 2026, il se déplace à Oyo, dans le nord du Congo-Brazzaville, pour une audience avec Denis Sassou N'Guesso. Sa mission : transmettre un message personnel de Paul Kagame et obtenir l'engagement de Brazzaville en faveur de Mushikiwabo. Biruta n'est pas venu répondre à un soutien déjà acquis. Il est venu le construire.

Biruta à Oyo. Nduhungirehe dans Jeune Afrique. Des émissaires dans plusieurs capitales africaines. Ce n'est pas un soutien. C'est une campagne.

Le paradoxe que personne ne veut nommer

Il existe un fait que la diplomatie francophone préfère taire, tant il met à mal la cohérence de l'organisation : le Rwanda a abandonné le français.

Au début des années 2000, Kigali a engagé une rupture linguistique radicale. Le français a été progressivement écarté de l'administration, des écoles et de la diplomatie. En 2008, le Rwanda a rejoint le Commonwealth — l'organisation des pays liés à l'héritage britannique. Ce choix n'était pas anodin. Il traduisait la volonté de Kagame de s'arrimer aux États-Unis et au Royaume-Uni, dont le soutien politique et financier lui était indispensable pour consolider son régime.

Aujourd'hui, le pays dont le chef envoie des émissaires à travers l'Afrique pour maintenir son ancienne ministre à la tête de l'Organisation internationale de la Francophonie est un pays où le français n'est plus qu'une langue résiduelle dans la vie publique. Pour certains observateurs, la Francophonie est devenue pour Kigali ce que le Commonwealth est pour d'autres : non pas un espace de partage culturel, mais un réseau d'influence à instrumentaliser.

Kinshasa contre-attaque : la fille de Lumumba entre en scène

La réponse de Kinshasa n'a pas tardé. La République Démocratique du Congo — le plus grand pays francophone du monde par sa population, l'un des plus meurtris par ses voisins — a décidé de jouer la carte symbolique la plus forte possible. Sa candidate : Juliana Amato Lumumba, fille de Patrice Lumumba, le premier Premier ministre du Congo indépendant, assassiné en 1961 avec la complicité de puissances étrangères.

La candidature n'est pas seulement un pied de nez à Kigali. Elle porte une histoire, un récit, une légitimité que rien dans le parcours de Mushikiwabo ne peut égaler. Sa présentation à Paris, au lendemain d'une rencontre entre Macron et Tshisekedi, ne doit rien au hasard. Elle signifie que la France, qui avait en 2018 fait le lit de la candidature rwandaise, reconsidère peut-être ses priorités.

Le contexte géopolitique pèse lourd dans cette équation. Dans l'est de la RDC, l'armée rwandaise appuie les rebelles de l'AFC/M23 dans une guerre qui a déjà fait des centaines de milliers de déplacés et des milliers de morts. Que le pays accusé d'alimenter ce conflit contrôle simultanément la direction de l'organisation censée promouvoir la paix et la démocratie dans l'espace francophone constitue une contradiction que Kinshasa entend désormais dénoncer devant l'ensemble de la communauté francophone.

La question de la rotation géographique s'impose elle aussi dans le débat. L'ancien haut fonctionnaire de l'OIF Mabiala Ma-Umba l'a posée clairement dans une tribune publiée en 2025 : la RDC, qui représente à elle seule une part considérable de la démographie francophone mondiale, peut légitimement revendiquer cette direction. Ce n'est pas une faveur qu'elle demande. C'est une reconnaissance due.

La Francophonie peut-elle encore se regarder dans le miroir ?

Il y a quelque chose d'inconfortable dans la situation actuelle de l'OIF. L'organisation affiche des valeurs : démocratie, pluralisme, État de droit. Elle conditionne en théorie l'adhésion et les positions à leur respect. Mais quand il s'agit de choisir sa propre direction, ces principes s'évaporent.

En 2018, Paris a choisi l'opportunisme diplomatique sur les principes. Le résultat, sept ans plus tard, est une organisation dont la Secrétaire générale doit son maintien en poste à la mobilisation des réseaux diplomatiques d'un régime que plusieurs rapports des Nations Unies ont directement impliqué dans des crimes de guerre à l'est du Congo.

Plusieurs États membres le savent. Certains le disent en privé. Peu osent le dire en public, prisonniers des mêmes calculs qui avaient conduit Macron à soutenir Mushikiwabo en 2018. La Francophonie cherche à redéfinir son rôle dans un monde en transformation. Elle ne pourra pas le faire en continuant à esquiver la question de sa propre gouvernance.

Ce que cette affaire révèle

La déclaration de Mushikiwabo à Kigali, en novembre 2025, n'était pas une réponse à un élan collectif. C'était le premier acte d'une opération soigneusement préparée : occuper le terrain avant que la concurrence ne s'organise, construire l'impression d'un soutien unanime, décourager les candidatures alternatives. Le tout orchestré depuis le palais présidentiel de Kigali, par un homme qui a fait de l'influence internationale l'un des piliers de son maintien au pouvoir.

Cette affaire révèle, au fond, trois choses. D'abord, que la Francophonie n'est pas à l'abri des logiques de capture qui gangrènent d'autres institutions multilatérales. Ensuite, que le précédent de 2018 — la décision de Macron de sacrifier Michaëlle Jean sur l'autel du calcul diplomatique — a ouvert une brèche que Kigali a exploitée avec méthode. Enfin, que la résistance de Kinshasa, portée par la candidature de Juliana Amato Lumumba, est peut-être la dernière chance de l'organisation de retrouver une crédibilité qu'elle n'aurait jamais dû perdre.

La Francophonie mérite mieux qu'une direction imposée par un régime qui a marginalisé le français, qui appuie une rébellion armée dans le pays francophone le plus peuplé du monde, et dont les émissaires sillonnent l'Afrique pour acheter des voix. Elle mérite un débat. Elle mérite un choix. Elle mérite la démocratie qu'elle prétend défendre.

THE AFRICAN RIGHTS CAMPAIGN

Londres, Royaume-Uni

africanrightscampaign@gmail.com

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