À Phnom Penh, la Francophonie peut consacrer la méthode des régimes qui effacent leurs propres compteurs, au risque de perdre la RDC.
Introduction : une secrétaire générale désignée, jamais élue
Le XXe Sommet de la Francophonie se tient les 15 et 16 novembre 2026 à Phnom Penh, au Cambodge. Le choix du ou de la secrétaire générale est attendu le 16 novembre. Louise Mushikiwabo, ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères, y brigue un troisième mandat face à la Congolaise Juliana Amato Lumumba, à la Mauritanienne Coumba Bâ et à l’ancien Premier ministre roumain Dacian Cioloș.
Le paradoxe est frappant. Depuis 2018, Louise Mushikiwabo n’a jamais été élue. À Erevan, elle a été désignée par consensus lors d’une réunion à huis clos, sans vote. À Djerba, en 2022, elle était seule candidate et a été reconduite sans qu’aucun choix ne soit offert aux États. Phnom Penh sera, pour la première fois, une compétition ouverte.
Cet article revient sur le rôle de Paris dans sa première désignation, sur le revirement d’une ministre longtemps hostile à la France, sur la confusion entre consensus et élection, sur la parenté entre cette stratégie et celle des régimes africains qui remettent leurs compteurs à zéro, et sur le risque réel d’une rupture entre la RDC et la Francophonie, sur la responsabilité d’Emmanuel Macron, et sur la seule issue raisonnable : élire une personnalité étrangère au conflit.
2018 : une candidature imposée par l’Élysée
La candidature de Louise Mushikiwabo a été déposée par le Rwanda, mais c’est Emmanuel Macron qui l’a rendue incontournable. Le 23 mai 2018, après avoir reçu Paul Kagame à Paris, le président français a annoncé publiquement son soutien, alors que la Canadienne Michaëlle Jean, secrétaire générale sortante, sollicitait un second mandat.
La suite a confirmé le poids de Paris. La presse est-africaine rappelait qu’il est de tradition que le candidat soutenu par la France l’emporte. Le Canada et le Québec ont lâché leur propre candidate à la veille du Sommet pour se rallier au « consensus ». Le 13 septembre 2018, quatre anciens ministres français chargés de la Francophonie, Charles Josselin, Pierre-André Wiltzer, Hélène Conway-Mouret et André Vallini, avaient pourtant publié une tribune dans Le Monde contre ce choix. Ils jugeaient que le soutien à cette candidature nuisait à l’image de la France, le Rwanda étant à leurs yeux mal placé pour diriger la Francophonie de la langue.
Michaëlle Jean a dénoncé, dans son dernier discours, les « petits arrangements entre États ». Le détail des tractations qui ont précédé Erevan n’a jamais été rendu public. Mais les faits connus suffisent : un soutien présidentiel français annoncé cinq mois avant le Sommet, une tradition qui veut que le candidat de Paris l’emporte, et un ralliement canadien obtenu à la dernière minute. Pour Africa Realities Media, ce consensus a d’abord été une décision française, à laquelle les autres capitales se sont alignées. Louise Mushikiwabo n’a pas été choisie au terme d’une compétition entre États ; elle s’est imposée grâce au poids d’Emmanuel Macron.
De la ministre anti-française à la candidate de Paris
Le choix de Paris surprend d’autant plus que Louise Mushikiwabo fut, comme ministre des Affaires étrangères, l’une des voix les plus dures de Kigali contre la France. En avril 2014, elle soutenait les propos de Paul Kagame mettant en cause le rôle de Paris dans le génocide, affirmant que la France officielle avait causé du tort au Rwanda du début des années 1990 jusqu’au génocide. En novembre 2016, elle dénonçait une « intimidation judiciaire française » et annonçait la publication d’une liste de responsables politiques français accusés de complicité. En octobre 2017, elle prédisait sur TV5 Monde que la France perdrait la bataille engagée pour protéger ses responsables.
Il ne s’agit pas ici de juger le fond de ces accusations, mais de constater un retournement. Moins d’un an après ces déclarations, la même ministre devenait la candidate de l’Élysée, et ce passif disparaissait du débat. Paris a choisi de solder son contentieux avec Kigali en lui offrant la tête de la Francophonie.
Le bilan linguistique est tout aussi parlant. En 2008, le Rwanda a fait de l’anglais la langue principale de l’enseignement, reléguant le français au second plan, avant de rejoindre le Commonwealth en 2009. Selon un sociolinguiste de l’université du Rwanda cité par Le Monde en 2021, seuls 6 % des Rwandais parlent français. Huit années de Louise Mushikiwabo à la tête de l’OIF n’ont pas fait du Rwanda un pays francophone. L’organisation de la langue française est dirigée par une ressortissante d’un pays qui s’en est détourné.
Un consensus n’est pas une élection
L’article 6 de la Charte de la Francophonie emploie le mot « élu » et prévoit un mandat de quatre ans renouvelable, sans aucune limite. Mais l’OIF ne vote pas : elle désigne par consensus. Or un consensus sans candidats départagés, sans bulletin et sans décompte n’est pas une élection. C’est une désignation.
Celui d’Erevan s’est formé autour du soutien public de Paris ; celui de Djerba ne comptait qu’une seule candidate. Aucun des deux mandats de Louise Mushikiwabo ne repose donc sur un choix démocratique des États membres. Ailleurs, les règles sont plus strictes : le secrétaire général du Commonwealth est limité à deux mandats, et la présidence du CIO est plafonnée à douze ans.
La méthode des présidents à vie appliquée à l’OIF
L’arrangement qui se dessine autour de Louise Mushikiwabo n’a rien d’inédit. C’est la méthode des régimes africains qui s’accrochent au pouvoir, transposée à une organisation internationale. Elle tient en une phrase : on change les règles, on organise un scrutin, puis on déclare que les mandats précédents ne comptent plus.
Au Burundi, Pierre Nkurunziza a soutenu en 2015 que son premier mandat ne comptait pas, puisqu’il avait été désigné par le Parlement en 2005 et non élu au suffrage universel. La Cour constitutionnelle l’a suivi, et le pays a sombré dans une crise qui a fait des centaines de morts et poussé des centaines de milliers de Burundais à l’exil. L’argument est exactement celui qui menace l’OIF : une désignation sans vote populaire n’aurait pas valeur de mandat.
D’autres ont emprunté la voie constitutionnelle. Au Rwanda, la révision de 2015 a permis à Paul Kagame de se présenter à nouveau. En Guinée, Alpha Condé a fait adopter une nouvelle Constitution en 2020 avant de briguer un troisième mandat. En Côte d’Ivoire, Alassane Ouattara a invoqué la Constitution de 2016 pour se représenter. D’autres encore ont pris le pouvoir par les armes avant de se faire élire quelques années plus tard, comme au Tchad ou au Gabon, effaçant la transition de leur compteur politique.
Le scénario est donc lisible. Si Louise Mushikiwabo l’emporte à Phnom Penh, ses soutiens pourront présenter ce scrutin comme sa « première véritable élection ». Les deux désignations par consensus seraient alors reléguées au rang de simples intérims, et une candidature en 2030 serait défendue comme un second mandat ordinaire. Ni Louise Mushikiwabo ni Kigali n’ont formulé publiquement cet argument. Mais la Charte ne contient rien qui l’empêcherait, et le gouvernement qui porte sa candidature a déjà pratiqué cette logique sur son propre sol.
La RDC au bord de la rupture
Cette élection se joue sur fond de guerre dans l’est de la RDC. Kinshasa accuse Kigali de soutenir le M23, ce que le Rwanda dément, et les experts de l’ONU ont documenté la présence de troupes rwandaises aux côtés des rebelles. Le 26 février 2026, le gouvernement congolais a officialisé la candidature de Juliana Amato Lumumba. La presse rwandaise rapporte de son côté que Paul Kagame mène un lobbying actif auprès des chefs d’État africains.
La patience congolaise est entamée depuis longtemps. Le 21 novembre 2022, au lendemain du Sommet de Djerba, des sénateurs de la majorité présidentielle demandaient déjà au gouvernement de suspendre la participation de la RDC à la Francophonie, après des propos de Louise Mushikiwabo jugés hostiles à Kinshasa. Le 21 mars 2024, le ministre des Affaires étrangères Christophe Lutundula jugeait « inadmissible et contradictoire » que l’OIF reste « aphone et inactive » face à l’agression de la RDC par le Rwanda. Au Sommet de 2024, Félix Tshisekedi boycottait la retraite des chefs d’État et le déjeuner offert par Louise Mushikiwabo, pour protester contre l’absence de toute mention de la guerre dans l’est du Congo dans le discours d’ouverture d’Emmanuel Macron.
Une reconduction de Louise Mushikiwabo, face à une candidate congolaise, serait reçue à Kinshasa comme une caution internationale apportée au Rwanda. Elle pourrait conduire la RDC à quitter la Francophonie. Kinshasa n’a annoncé aucune décision de ce type, mais sa justification est déjà écrite dans ses propres déclarations : en huit ans, l’OIF n’a apporté aucune contribution visible à la paix dans l’est du Congo et n’a jamais dénoncé l’agression rwandaise. Le précédent existe, puisque le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont déjà quitté l’organisation. Un tel départ trouverait sans doute un large écho dans l’opinion congolaise, et plusieurs États africains attachés à l’intégrité territoriale de la RDC pourraient le comprendre.
Macron, comptable d’un éventuel départ congolais
Si la RDC quitte la Francophonie, la responsabilité politique en reviendra d’abord à Emmanuel Macron. C’est lui qui a porté Louise Mushikiwabo à la tête de l’OIF en 2018, au nom d’un rapprochement avec Kigali. C’est son discours de 2024, muet sur la guerre dans l’est du Congo, qui a provoqué le boycott de Félix Tshisekedi. Un départ congolais s’ajouterait au bilan de près de dix années de présidence marquées par le recul de l’influence française en Afrique, du retrait des troupes françaises du Mali, du Burkina Faso et du Niger au départ de ces trois pays de la Francophonie.
Les conséquences pour l’OIF seraient durables. La RDC est le premier pays francophone du monde par sa population et l’essentiel de la croissance future des locuteurs du français se joue en Afrique centrale. Perdre le Congo, ce serait perdre son avenir démographique, son poids en Afrique et une part de sa légitimité. Une génération de Congolais pourrait grandir en associant la langue française à l’indifférence envers leurs morts.
Un départ ouvrirait aussi la voie à une progression rapide de l’anglais en RDC. Le terrain est prêt. Les sénateurs qui réclamaient en 2022 la suspension de la participation congolaise demandaient dans le même texte de généraliser l’enseignement de l’anglais. La RDC a rejoint en 2022 la Communauté d’Afrique de l’Est, dont l’anglais est la langue de travail, et elle appartient à la SADC, dominée par des pays anglophones. Le Rwanda a montré qu’un pays pouvait basculer de l’enseignement en français à l’enseignement en anglais en quelques années. Si la RDC suivait ce chemin, la Francophonie perdrait non seulement un membre, mais aussi des dizaines de millions de futurs locuteurs.
La bonne solution : ni Mushikiwabo, ni Lumumba
La sortie de crise la plus sûre consiste à élire à Phnom Penh une personnalité qui ne soit ni Louise Mushikiwabo ni Juliana Amato Lumumba. Tant que la guerre se poursuit dans l’est du Congo, aucune ressortissante de l’un des deux pays en conflit ne peut incarner l’arbitre neutre que la Charte exige.
Une victoire de Louise Mushikiwabo risquerait de pousser la RDC hors de l’organisation. Une victoire de Juliana Amato Lumumba serait vécue à Kigali comme une revanche et transformerait à son tour l’OIF en champ de bataille diplomatique. Dans les deux cas, la Francophonie deviendrait otage du conflit au lieu de contribuer à le résoudre.
Deux candidatures issues de pays extérieurs à cette guerre sont en lice, celles de Coumba Bâ et de Dacian Cioloș. Le choix de l’une ou de l’autre permettrait à l’organisation de tourner la page de huit années de direction rwandaise, de rassurer Kinshasa sans humilier Kigali, et de retrouver un rôle crédible de médiation. Il reviendra aux chefs d’État de départager ces deux profils sur leur programme.
Les garde-fous que les chefs d’État doivent exiger
Phnom Penh offre une occasion de réforme. La première audition des candidats, organisée cette année, est un progrès qu’il faut prolonger. Les États membres devraient recourir à un vote à bulletin secret, plutôt qu’à un consensus dont les conditions restent opaques.
Ils devraient surtout inscrire dans la Charte une limite de deux mandats, et préciser que tout mandat exercé compte, quel que soit le mode de désignation. Cette clarification fermerait la porte à toute remise à zéro du compteur.
Conclusion : la Francophonie face à son propre miroir
La Francophonie condamne les coups d’État et les manipulations constitutionnelles chez ses membres. Elle ne peut tolérer à sa tête la même logique de maintien au pouvoir. Un troisième mandat pour Louise Mushikiwabo, obtenu après deux désignations sans vote, dans une organisation sans limite de mandats et sous l’influence de Paris et de Kigali, confirmerait que les règles sont faites pour les autres. Le 16 novembre, les chefs d’État diront s’ils choisissent l’alternance, avec une personnalité extérieure au conflit entre le Rwanda et la RDC, ou s’ils acceptent de perdre le Congo.
Questions fréquentes
Quand aura lieu l’élection du secrétaire général de la Francophonie ?
Le choix est prévu le 16 novembre 2026, lors du XXe Sommet réuni à Phnom Penh les 15 et 16 novembre. Le mandat couvrira la période 2027-2030.
Louise Mushikiwabo a-t-elle été élue en 2018 et en 2022 ?
Non. Elle a été désignée par consensus, sans vote. En 2018, ce consensus s’est formé après le soutien public d’Emmanuel Macron et a été acté lors d’une réunion à huis clos ; en 2022, elle était seule candidate. La Charte parle d’élection, mais aucun scrutin ne l’a jamais départagée d’un autre candidat.
Combien de mandats un secrétaire général de l’OIF peut-il exercer ?
La Charte ne fixe aucune limite. Le mandat dure quatre ans et peut être renouvelé sans plafond, contrairement au Commonwealth, limité à deux mandats.
La RDC peut-elle quitter la Francophonie ?
Oui. Tout membre peut se retirer, comme l’ont fait le Burkina Faso, le Mali et le Niger. Kinshasa n’a pas annoncé une telle décision, mais des sénateurs congolais l’ont réclamée dès 2022 et le gouvernement reproche à l’OIF son silence face à l’agression rwandaise. Une reconduction de Louise Mushikiwabo rendrait ce scénario plausible.
Quelle est la meilleure issue pour l’OIF en 2026 ?
Élire une personnalité qui n’est ni Louise Mushikiwabo ni Juliana Amato Lumumba. Une candidature extérieure au conflit entre le Rwanda et la RDC, comme celles de Coumba Bâ ou de Dacian Cioloș, protégerait la neutralité de l’organisation.
Qui sont les candidats en 2026 ?
Louise Mushikiwabo (Rwanda), Juliana Amato Lumumba (RDC), Coumba Bâ (Mauritanie) et Dacian Cioloș (Roumanie).
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Références
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Actualite.cd (2024) « Lutundula : il est inadmissible et contradictoire que l’OIF […] reste aphone et inactive face à l’agression avérée de la RDC par le Rwanda », 21 mars. Disponible sur : https://actualite.cd/2024/03/21/lutundula-il-est-inadmissible-et-contradictoire-que-loif-qui-doit-defendre-et-promouvoir
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Author: Africa Realities Media Editorial Team
Avertissement : cet article est une analyse éditoriale fondée sur des sources publiques disponibles à la date de publication. Les opinions exprimées relèvent de l’analyse d’Africa Realities Media. Le scénario d’un quatrième mandat et celui d’un retrait de la RDC sont présentés comme des hypothèses à surveiller, et non comme des intentions déclarées de Louise Mushikiwabo, du gouvernement rwandais ou du gouvernement congolais. La responsabilité politique attribuée à Emmanuel Macron relève de l’appréciation éditoriale d’Africa Realities Media.

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