La crise de légitimité de la Francophonie : Louise Mushikiwabo peut-elle reconquérir le mandat qu'on ne lui a jamais confié ?
Huit ans après que Paris et Kigali lui ont remis les clés de la Francophonie, Louise Mushikiwabo demande aux États membres la seule chose que l'accord de 2018 ne lui a jamais donnée : une désignation mettant plusieurs candidats en concurrence.
Les vies africaines ne valent pas moins. Les morts africaines ne sont pas normales. Les intérêts occidentaux ne doivent jamais devenir un permis de tuer des Africains.
Introduction : une dirigeante en quête de mandat
Le 16 novembre 2026, les chefs d'État et de gouvernement de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF) se réuniront à huis clos à Phnom Penh pour désigner le secrétaire général pour la période 2027-2030. Pour la première fois, plusieurs candidats ont participé à la procédure d'audition nouvellement formalisée par l'OIF en amont de la désignation, en présentant leur programme aux ministres des Affaires étrangères lors d'une séance diffusée en ligne par l'organisation.
Parmi ces candidats figure la titulaire du poste. Louise Mushikiwabo, ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères, est arrivée en fonction en 2018 au terme d'un processus piloté par Emmanuel Macron et Paul Kagame et scellé par consensus plutôt qu’à l’issue d’une compétition. Africa Realities Media estime que cette origine a pesé sur l'ensemble de son mandat et que sa décision de briguer un troisième mandat à travers cette nouvelle procédure, plus publique, s'analyse comme une tentative tardive d'acquérir la légitimité démocratique dont elle n'a jamais disposé.
La logique diplomatique qui a produit sa nomination s'est par ailleurs épuisée. La réconciliation entre Paris et Kigali que sa désignation de 2018 devait symboliser a depuis été actée : en mars 2021, la commission Duclert a conclu que la France portait des responsabilités lourdes et accablantes, et Emmanuel Macron a reconnu ces responsabilités dans un discours au Mémorial du génocide de Kigali en mai 2021. Cet objectif étant atteint, l'argument qui justifierait un troisième soutien français à une candidate rwandaise est bien plus faible, ce qui explique peut-être pourquoi cette campagne a dû se mener à découvert.
Ce constat soulève un parallèle dérangeant. Partout en Afrique, des dirigeants arrivés au pouvoir en dehors des règles ordinaires organisent une transition, écrivent de nouvelles règles, puis se présentent à l'élection qui suit, dont ils sortent avec un mandat qui efface les conditions de leur arrivée. Cet article examine comment Louise Mushikiwabo a pris la tête de la Francophonie en 2018, ce que la réforme de 2022 a changé, pourquoi sa candidature à un troisième mandat divise les membres africains, jusqu'où tient la comparaison avec les coups d'État suivis de transitions, et ce que la désignation de Phnom Penh devrait trancher.
Érevan 2018 : comment Paris et Kigali ont remplacé une secrétaire générale en exercice
En 2018, Michaëlle Jean, ancienne gouverneure générale du Canada née en Haïti, briguait un second mandat de secrétaire générale. Sa campagne s'est effondrée après qu'Emmanuel Macron a soutenu la candidate du Rwanda, puis que le Canada et le Québec ont lâché leur propre ressortissante.
France 24 a rapporté que Paul Kagame avait annoncé la candidature de Louise Mushikiwabo après des entretiens avec Emmanuel Macron, et que le président français avait déclaré publiquement qu'elle avait toutes les qualités requises pour le poste. Les analystes y voyaient alors un élément d'un effort plus large visant à mettre fin à des décennies d'hostilité entre Paris et Kigali au sujet du rôle de la France dans le génocide perpétré contre les Tutsi en 1994.
Le revirement d'Ottawa a été décisif. Le 9 octobre 2018, deux jours avant le sommet d'Érevan, les gouvernements du Canada et du Québec ont retiré leur soutien à Michaëlle Jean pour se rallier à ce qu'ils appelaient la candidate du consensus. Selon The Globe and Mail, le Canada a choisi de ne pas risquer de froisser ses alliés européens et africains, unis derrière Louise Mushikiwabo.
Paul Kagame a annoncé cette candidature à Paris en mai 2018, aux côtés d'Emmanuel Macron, et il l'a fait en anglais. Deux mois plus tard, lors du sommet de l'Union africaine à Nouakchott, que Paul Kagame présidait cette année-là, l'UA a demandé à ses membres appartenant à l'OIF de soutenir la candidate rwandaise. Le Journal du Dimanche rapportait alors que plusieurs gouvernements africains avaient eu le sentiment qu'on leur forçait la main parce que Paris s'était avancé le premier, et que des critiques sur le continent dénonçaient un retour de la Françafrique.
Il n'y a eu aucun vote entre les deux femmes. La désignation se faisait traditionnellement par consensus et, une fois que la France, l'Union africaine et enfin le Canada s'étaient positionnés, l'issue d'Érevan relevait de la formalité. Le porte-parole de Michaëlle Jean faisait valoir qu'un véritable consensus supposait un débat mené selon les règles, et Michaëlle Jean elle-même a demandé si les États membres étaient prêts à accepter que des organisations internationales soient utilisées à des fins partisanes.
Les objections ne venaient pas seulement du Canada. Le National Observer canadien a rapporté que quatre anciens ministres français chargés de la Francophonie avaient signé une tribune estimant que Louise Mushikiwabo n'avait pas sa place à la tête de l'organisation, au regard du bilan du Rwanda en matière de valeurs démocratiques que l'OIF est censée défendre. Dans Le Monde, ces anciens ministres se demandaient s'il existait au monde un pays moins bien placé que le Rwanda pour diriger la francophonie linguistique. Justin Trudeau a, pour sa part, nié que le Canada ait sacrifié Michaëlle Jean en échange de soutiens à sa candidature à un siège au Conseil de sécurité de l'ONU.
Nous qualifions Érevan de coup d'État diplomatique. L'expression n'est pas une qualification juridique : aucune règle de l'OIF alors en vigueur n'a été enfreinte, et Michaëlle Jean avait elle-même été désignée par consensus en 2014. Il s'agit d'un jugement politique sur ceux qui ont réellement décidé de l'issue. Une secrétaire générale en exercice a été écartée non pas à l'issue d'un débat entre membres, mais par un accord entre deux présidents dont la réconciliation bilatérale avait besoin d'un symbole.
Djerba 2022 : un deuxième mandat sans concurrence
Le premier mandat de Louise Mushikiwabo s'est achevé sans que sa position ait jamais été mise à l'épreuve. Au sommet de Djerba, en novembre 2022, elle était la seule candidate et, selon Jeune Afrique, elle a été reconduite à l'unanimité, sous les applaudissements des délégations.
L'unanimité sans adversaire n'équivaut pas à un mandat démocratique. Fin 2026, elle aura dirigé la Francophonie pendant huit ans sans jamais être passée par les urnes, un fait que ses partisans évoquent rarement et que ses détracteurs n'oublient jamais.
Au cœur du Secrétariat : un bilan que ses détracteurs veulent voir examiné
Louise Mushikiwabo est arrivée en promettant la rigueur financière, après la controverse sur les dépenses de sa prédécesseure. Au début de son premier mandat, elle a commandé au cabinet KPMG un audit, remis en 2020, que l'émission d'investigation Enquête de Radio-Canada s'est ensuite procuré et qui, selon elle, relevait de sérieuses faiblesses dans la gestion des programmes, la planification stratégique et la détection de la fraude.
Enquête a également obtenu les résultats d’une consultation interne du personnel menée en décembre 2022 et janvier 2023, peu après sa reconduction. Selon ce document, 44 % des répondants estimaient avoir subi du harcèlement moral au travail et 9 % du harcèlement sexuel. D'anciens employés interrogés par l'émission ont décrit l'arrivée de son équipe comme préjudiciable au climat de travail.
La réponse de l'OIF mérite la même place. L'organisation a indiqué que le rapport de KPMG portait sur des années antérieures à son arrivée, que ses finances avaient depuis été assainies et que ses comptes sont certifiés sans réserve par les auditeurs externes chaque année depuis son entrée en fonction. Ces affirmations et les témoignages du personnel n'ont jamais été examinés dans le cadre d'une procédure ouverte, et les auditions comme la désignation de Phnom Penh offrent aux États membres la première véritable occasion de le faire.
La réforme de 2022 : de nouvelles règles, écrites sous sa direction
Les règles ont changé en mars 2022, pendant le premier mandat de Louise Mushikiwabo. Selon l'OIF, le secrétaire général était désigné depuis 1997 au moyen de consultations diplomatiques bilatérales, sans cadre formalisé, selon un principe de recherche du consensus entre les membres de plein droit.
Une Conférence ministérielle extraordinaire a adopté en mars 2022 un règlement unique des instances. Celui-ci a instauré un appel à candidatures ouvert assorti de critères de recevabilité, une date limite de dépôt fixée au moins six mois avant le Sommet, et une présentation obligatoire de la vision stratégique de chaque candidat devant les ministres des Affaires étrangères.
Ce que la réforme n'a pas fait, c'est abolir le consensus. Le paragraphe 8 de l'annexe 1 du règlement prévoit que le Sommet élit le secrétaire général lors d'un huis clos, par consensus ou, à défaut, par voie de vote, le candidat devant alors obtenir la majorité simple des membres présents et votants. La procédure réformée introduit donc les candidatures ouvertes et les présentations stratégiques tout en maintenant la désignation par consensus. Ce n'est que si le consensus ne peut être atteint que les États membres votent.
La pluralité de candidats n'est pas non plus une nouveauté. À Dakar, en 2014, Michaëlle Jean faisait face à quatre rivaux, Pierre Buyoya, Henri Lopes, Jean-Claude de l'Estrac et Agustín Nze Nfumu, et elle a été désignée par consensus à l'issue d'un huis clos réunissant une poignée de dirigeants, alors même que le Canada avait proposé de trancher par un vote. Ce qui est nouveau en 2026, c'est l'audition formelle et publique de candidats concurrents, et non la concurrence elle-même.
Ces règles ont été appliquées pour la première fois dans leur intégralité le 30 juin 2026 à Paris. Quatre candidats ont été auditionnés par les ministres des Affaires étrangères réunis en session extraordinaire, et l'OIF a diffusé les auditions sur sa chaîne YouTube. Les candidats étaient Louise Mushikiwabo ; Juliana Amato Lumumba, de la RDC, fille de Patrice Lumumba ; la Dre Coumba Bâ, de Mauritanie, envoyée spéciale du président Mohamed Ould Ghazouani ; et Dacian Cioloș, ancien Premier ministre roumain.
La réforme constitue un réel progrès, et ceux qui l'ont portée méritent d'être salués. La chronologie compte pourtant. Le règlement précise qu'il met en œuvre des conclusions sur la gouvernance adoptées lors de la Conférence ministérielle de Monaco en octobre 2019 et les travaux d'un groupe de réflexion réuni pour la première fois en mai 2019, quelques mois seulement après son entrée en fonction. La dirigeante installée selon l'ancienne méthode, opaque, a présidé à la conception de la nouvelle, a maintenu le consensus au cœur de cette nouvelle procédure, et en constitue aujourd'hui le premier test en tant que candidate. C'est ce schéma que notre rédaction juge préoccupant.
Pourquoi la candidature à un troisième mandat divise les membres africains
Le Rwanda a confirmé en janvier 2026 qu'il présenterait de nouveau Louise Mushikiwabo. Si elle l'emporte, elle serait seulement la deuxième personne à exercer trois mandats à la tête de l’organisation, après le Sénégalais Abdou Diouf, les textes ne fixant aucune limite au nombre de mandats.
Fin 2025, le média congolais Ouragan a rapporté qu'elle avait auparavant annoncé son intention de se retirer au terme de son deuxième mandat. Nous n'avons pas pu confirmer cette déclaration auprès d'une source primaire mais, si elle est exacte, la candidature actuelle devient plus difficile à justifier par le seul argument de la continuité.
Le problème de fond est la guerre dans l'est du Congo. Depuis la résurgence du M23 en 2021, Kinshasa accuse l'OIF dirigée par Louise Mushikiwabo de favoriser Kigali. Afrikarabia a relevé que la délégation congolaise avait évité la photo de famille de 2022 aux côtés de Paul Kagame, que Kinshasa n'avait pas invité la secrétaire générale aux Jeux de la Francophonie de 2023, et que la RDC avait boycotté les célébrations de la Journée internationale de la Francophonie en mars 2024.
Des figures de l'opposition congolaise sont allées plus loin. En 2022, Martin Fayulu a appelé la RDC à suspendre sa participation à l'OIF tant que celle-ci serait dirigée par ce qu'il qualifiait de partisane de l'agression. Les déclarations publiques de Louise Mushikiwabo sur le conflit ont généralement appelé à la retenue et renvoyé aux processus de paix régionaux, une position que ses détracteurs interprètent comme une dérobade et ses défenseurs comme de la neutralité.
Interrogée à ce sujet dans un entretien diffusé par France 24 le 25 septembre 2026, Louise Mushikiwabo a déclaré que la confrontation entre le Rwanda et la RDC n'avait pas sa place à l'OIF et s'est dite sereine avant la désignation de novembre. Elle a également rejeté l'idée que le retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger de l'organisation en 2025 constituait un échec de la secrétaire générale.
Le consensus africain qui avait permis Érevan a disparu. Notre Afrik a observé que l'unanimité de 2018 avait volé en éclats sous l'effet de la guerre dans l'est du Congo et de la question du troisième mandat, et que les diplomates à Paris ne considèrent plus sa reconduction comme acquise. Kinshasa, qui compte plus de francophones que toute autre ville, a désormais son propre candidat. Africa Realities Media a documenté la dimension territoriale de ce conflit dans The Land Grab: Inside Rwanda's 30-Year Strategy to Annex Eastern Congo, et l'ensemble de notre couverture des Grands Lacs est disponible sur Africa Realities.
Le scénario du coup d'État et de la transition : jusqu'où tient la comparaison
Le schéma que nous observons à l'OIF est familier en politique nationale. Un dirigeant arrive par une voie qui contourne la compétition ordinaire, gouverne pendant un temps sous un régime transitoire ou exceptionnel, introduit de nouvelles règles, puis se présente à la première élection organisée selon ces règles.
Le Gabon en offre l'exemple récent le plus net. Le général Brice Oligui Nguema a renversé Ali Bongo en août 2023, a conduit une transition, a supervisé l'adoption d'une nouvelle Constitution et a remporté l'élection présidentielle d'avril 2025 avec 94,85 % des voix. L'Union africaine a ensuite levé ses sanctions, jugeant la transition globalement réussie. Au Tchad, Mahamat Idriss Déby a pris le pouvoir à la tête d'un conseil militaire en 2021 et a été élu président en 2024.
La Guinée suit le même scénario de manière encore plus fidèle. Le général Mamadi Doumbouya a renversé Alpha Condé en septembre 2021 dans le cadre d’une charte de transition qui interdisait aux membres de la junte de se présenter. Une nouvelle Constitution adoptée par référendum en septembre 2025 a levé cette interdiction et, en décembre 2025, il a été élu avec 86,72 % des voix, alors que les principales figures de l'opposition étaient en exil et que l'opposition avait appelé au boycott.
Dans chaque cas, l'élection remplit une véritable fonction : elle convertit un pouvoir pris en dehors des règles en une autorité reconnue par les voisins et les organisations internationales. L'OIF elle-même, à travers la Déclaration de Bamako de 2000 sur la démocratie, les droits et les libertés dans l'espace francophone, a suspendu des États membres après des prises de pouvoir militaires et les a réintégrés après de telles élections.
La comparaison a ses limites, et l'honnêteté impose de le dire. Personne n'a été blessé à Érevan, aucune Constitution n'a été suspendue, et Louise Mushikiwabo a été désignée selon les procédures alors en vigueur. L'analogie porte sur la logique de la légitimité, non sur la violence.
C'est cette logique qui donne toute son importance à la désignation de novembre. Louise Mushikiwabo a choisi d'affronter trois rivaux et de défendre son bilan lors d'une audition publique, ce qu'une titulaire du poste aurait autrefois pu éviter. À notre sens, ce choix est l'aveu implicite que huit années de désignations par consensus ne lui ont pas apporté l'assise démocratique qu'offrirait une procédure ouverte. Mais les règles ménagent une issue familière : si les chefs d'État s'accordent sur son nom par consensus à huis clos, elle obtiendra un troisième mandat conforme à la procédure réformée mais toujours obtenu sans passage par les urnes. Que la manœuvre de 2018 soit enfin légitimée ou rejetée dépendra peut-être moins du vainqueur que de la question de savoir si les États membres seront un jour appelés à voter.
Le recul du français au Rwanda, une question que la désignation ne doit pas ignorer
En 2008, le Rwanda a remplacé le français par l'anglais comme principale langue d'enseignement public et, en 2009, il a rejoint le Commonwealth. Le français demeure l'une des quatre langues officielles, aux côtés du kinyarwanda, de l'anglais et du kiswahili, mais l'anglais domine désormais l'administration, les affaires et la diplomatie. Lorsque le Premier ministre Justin Nsengiyumva s'est adressé à la 81e Assemblée générale des Nations unies en septembre 2026, il s'est exprimé en anglais.
La question ne porte pas sur la maîtrise du français par Louise Mushikiwabo, qui ne fait aucun doute. Elle est de savoir si un État qui s'est délibérément éloigné du français doit continuer à diriger l'organisation créée pour le promouvoir.
À cette aune, la RDC peut faire valoir une revendication bien plus forte. Le français y est la seule langue officielle, et Kinshasa est la plus grande ville francophone du monde. La Mauritanie et la Roumanie présentent des cas différents : l'arabe est la langue officielle de la Mauritanie et le roumain celle de la Roumanie, même si les deux pays ont une longue tradition francophone. Les États membres appelés à désigner le prochain secrétaire général sont en droit de se demander quel État présentant un candidat fait réellement vivre la langue française dans ses écoles, ses institutions et sa diplomatie.
Emmanuel Macron a lui-même posé les termes de la question. En inaugurant le nouveau campus de l'Université Senghor près d'Alexandrie le 9 mai 2026, lors d'une cérémonie où Louise Mushikiwabo a également pris la parole, il a déclaré que l'épicentre de la langue française se trouve désormais dans le bassin du fleuve Congo et non sur les quais de la Seine, parce que c'est là que vivent la plupart de ses locuteurs.
Il avait employé une formule presque identique à Érevan en octobre 2018, lorsque des critiques objectaient que le Rwanda avait tourné le dos au français. Elle servait alors à défendre le choix d'une secrétaire générale rwandaise. Prise au mot aujourd'hui, elle pointe ailleurs : si le cœur du monde francophone bat dans le bassin du Congo, la revendication linguistique la plus forte dans cette course appartient à la candidate de Kinshasa, et non à celle de Kigali.
Les conditions d'une désignation crédible à Phnom Penh
Une désignation ne confère de légitimité que si elle est réellement ouverte. La réforme de 2022 a créé une structure plus transparente, mais plusieurs conditions détermineront si l'issue de Phnom Penh mérite d'être qualifiée d'élection.
Premièrement, les États membres doivent juger les candidats sur leurs programmes plutôt qu'entériner un accord conclu à l'avance entre Paris, Kigali et quelques autres capitales, comme ce fut le cas à Dakar en 2014 et à Érevan en 2018. Deuxièmement, l'usage par la titulaire du poste de la visibilité du Secrétariat pendant la campagne doit être examiné avec la même rigueur que celle qu'appliquerait tout organe électoral national à un président sortant. Troisièmement, l'OIF doit indiquer clairement si l'issue a été obtenue par consensus ou par un vote et, en cas de vote, publier le résultat, afin qu'il puisse être accepté par les membres qui perdent comme par ceux qui gagnent.
Aucun vote n'est garanti. En vertu de l'annexe 1, le consensus reste la voie prioritaire, de sorte qu'un consensus obtenu à Phnom Penh respecterait à la lettre la procédure réformée. Avec quatre candidats et une Union africaine qui n'est plus unie derrière la titulaire du poste, il sera plus difficile à atteindre qu'à Érevan ou à Djerba, et c'est précisément pourquoi un vote, s'il a lieu, aurait davantage de sens.
La France, premier bailleur de l'OIF et pays hôte de son siège parisien, porte une responsabilité particulière. Elle a soutenu Louise Mushikiwabo en 2018. Si Paris signale de nouveau sa préférence avant le Sommet, la réforme aura changé la procédure sans changer ceux qui décident.
Conclusion : la légitimité ne se décrète pas rétroactivement
Louise Mushikiwabo ne s'est pas emparée de la Francophonie par la force, et son administration a introduit de réels changements, dont la procédure de candidatures ouvertes aujourd'hui mise à l'épreuve. Mais son accession au poste en 2018 a été décidée par deux présidents et confirmée par un consensus qui n'a laissé aucune place à un vote, et sa reconduction de 2022 s'est faite sans adversaire.
La désignation de Phnom Penh dépasse donc le cas d'une seule candidate. Elle permettra de vérifier si une organisation internationale qui fait la leçon à ses membres sur les transitions démocratiques s'appliquera à elle-même la même exigence. Une dirigeante arrivée sans compétition et qui cherche ensuite à se faire valider selon de nouvelles règles suit un scénario que les citoyens africains connaissent bien, et les États membres africains doivent le juger avec la même lucidité que celle qu'ils appliqueraient à toute transition nationale.
Le Rwanda, la RDC, la Mauritanie et la Roumanie ont chacun présenté un candidat. À Phnom Penh, les autres membres devront décider si les huit années de la titulaire du poste relèvent de l'expérience ou d'une dette encore à acquitter envers les membres qu’elle sert.
Questions fréquentes
Qui est l'actuelle secrétaire générale de l'OIF ?
Louise Mushikiwabo, du Rwanda, est l'actuelle secrétaire générale de l'Organisation internationale de la Francophonie. Elle a été désignée au sommet d'Érevan en octobre 2018, a pris ses fonctions en janvier 2019 et a été reconduite sans adversaire à Djerba en novembre 2022.
Comment le secrétaire général de l'OIF est-il désigné ?
Le secrétaire général de l'OIF est désigné par les chefs d'État et de gouvernement des membres de plein droit lors d'un huis clos du Sommet de la Francophonie, par consensus ou, à défaut, par un vote à la majorité simple. Depuis la réforme de mars 2022, la procédure comprend également un appel à candidatures ouvert et une présentation obligatoire de la vision de chaque candidat devant les ministres des Affaires étrangères.
Y aura-t-il un vote pour le secrétariat général de l'OIF en 2026 ?
Un vote n'est pas garanti. Les règles de 2022 font du consensus la voie prioritaire et ne prévoient un vote que si les chefs d'État ne parviennent pas à s'accorder ; il n'y aura donc de vote à Phnom Penh que si le consensus échoue.
Quand aura lieu la prochaine désignation du secrétaire général de l'OIF ?
La prochaine désignation aura lieu le 16 novembre 2026, lors du XXe Sommet de la Francophonie à Phnom Penh, au Cambodge. La personne désignée exercera son mandat de 2027 à 2030.
Qui sont les candidats au secrétariat général de l'OIF en 2026 ?
Il y a quatre candidats : Louise Mushikiwabo (Rwanda), Juliana Amato Lumumba (RDC), la Dre Coumba Bâ (Mauritanie) et Dacian Cioloș (Roumanie). Tous les quatre ont présenté leur programme aux ministres des Affaires étrangères à Paris le 30 juin 2026.
Pourquoi Louise Mushikiwabo a-t-elle remplacé Michaëlle Jean en 2018 ?
Michaëlle Jean a perdu le poste parce que la France et l'Union africaine ont soutenu Louise Mushikiwabo, et que le Canada et le Québec lui ont retiré leur soutien quelques jours avant le sommet d'Érevan. Elle avait aussi été critiquée pour ses dépenses durant son mandat, ce qui avait affaibli sa position.
Le nombre de mandats du secrétaire général de l'OIF est-il limité ?
Non, le nombre de mandats qu'un secrétaire général de l'OIF peut exercer n'est pas limité. Chaque mandat dure quatre ans, et Abdou Diouf est le seul titulaire précédent à en avoir exercé trois.
Qu'a dit Emmanuel Macron sur l'épicentre de la langue française ?
Emmanuel Macron a déclaré le 9 mai 2026, à l'Université Senghor près d'Alexandrie, que l'épicentre de la langue française se trouve dans le bassin du fleuve Congo plutôt que sur les quais de la Seine, parce que la plupart des francophones y vivent désormais. Il avait tenu des propos similaires au sommet d'Érevan en 2018.
Le français est-il une langue officielle au Rwanda ?
Oui, le français est l'une des quatre langues officielles du Rwanda, avec le kinyarwanda, l'anglais et le kiswahili. Depuis 2008, toutefois, l'anglais a remplacé le français comme principale langue d'enseignement public, et il domine désormais l'administration et la diplomatie.
Pourquoi la RDC s'oppose-t-elle à Louise Mushikiwabo ?
La RDC s'oppose à elle principalement en raison du conflit dans l'est du Congo, où des experts de l'ONU et des gouvernements occidentaux affirment que le Rwanda soutient les rebelles du M23, ce que Kigali dément. Kinshasa reproche à l'OIF dirigée par une ancienne ministre rwandaise des Affaires étrangères de ne pas s'exprimer clairement sur la guerre, et a présenté sa propre candidate.
Références
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Le360 Afrique (2025) 'L'Union africaine lève les sanctions contre le Gabon', 30 avril 2025. Disponible sur : https://afrique.le360.ma/politique/lunion-africaine-leve-les-sanctions-contre-le-gabon_YGVKSPJRTBD2PES5KYMMT26SOM/
Notre Afrik (2026) 'OIF 2026 : l'Afrique majoritaire peut-elle perdre la Francophonie ?', juillet 2026. Disponible sur : https://notreafrik.com/oif-2026-succession-mushikiwabo-francophonie/
Organisation internationale de la Francophonie (2022) 'Règlement unique des instances de la Francophonie', adopté le 16 mars 2022. Disponible sur : https://www.francophonie.org/sites/default/files/2022-05/Reglement_unique_instances_Francophonie_2022.pdf
Organisation internationale de la Francophonie (2026) 'Pour la première fois depuis ses 56 ans d'existence, la Francophonie auditionne les candidat(e)s à sa direction', juin 2026. Disponible sur : https://www.francophonie.org/pour-la-premiere-fois-la-francophonie-auditionne-les-candidats-a-sa-direction-8573
Ouragan.cd (2025) 'Francophonie, le lobbying congolais s'accroît pour la succession de Mushikiwabo', novembre 2025. Disponible sur : https://ouragan.cd/2025/11/francophonie-le-lobbying-congolais-saccroit-pour-la-succession-de-mushikiwabo
Radio-Canada (2023) 'Climat toxique à l'OIF selon un sondage interne', 2023. Disponible sur : https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1965701/climat-toxique-harcelement-organisation-francophonie
Radio-Canada Enquête (2023) 'Il était une fois dans l'OIF', octobre 2023. Disponible sur : https://ici.radio-canada.ca/recit-numerique/7137/oif-francophonie-mushikiwabo-kpmg-enquete
SenePlus / AFP (2014) 'La Canadienne Michaëlle Jean, première femme et première non Africaine à la tête de la Francophonie', 30 novembre 2014. Disponible sur : https://www.seneplus.com/article/la-canadienne-micha%C3%ABlle-jean-premi%C3%A8re-femme-et-premi%C3%A8re-non-africaine-%C3%A0-la-t%C3%AAte-de-la
The East African (2018) 'Rwandan foreign minister Mushikiwabo elected Francophonie head', 12 octobre 2018. Disponible sur : https://www.theeastafrican.co.ke/tea/news/east-africa/rwandan-foreign-minister-mushikiwabo-elected-francophonie-head-1404302
The Globe and Mail (2018) 'Canada abandons Michaëlle Jean's Francophonie candidacy', 9 octobre 2018. Disponible sur : https://www.theglobeandmail.com/politics/article-canada-abandons-michaelle-jeans-francophonie-candidacy/
The Globe and Mail (2018) 'Michaëlle Jean loses bid to hold onto job as Francophonie secretary-general', 12 octobre 2018. Disponible sur : https://www.theglobeandmail.com/canada/article-michaelle-jean-defeated-in-bid-for-second-term-to-lead-la-francophonie/
Les vies africaines ne valent pas moins. Les morts africaines ne sont pas normales. Les intérêts occidentaux ne doivent jamais devenir un permis de tuer des Africains.
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Auteur : Rédaction d'Africa Realities Media
Avertissement
Cet article est une analyse indépendante et un texte d'opinion d'Africa Realities Media. Il s'appuie sur des articles de presse publiés et sur des communications officielles de l'OIF mentionnés ci-dessus. Le fait de qualifier la désignation de 2018 de « coup d'État diplomatique » et les comparaisons avec les processus de coup d'État suivis de transitions relèvent de l'appréciation éditoriale et du jugement politique, et ne constituent pas des accusations de comportement illégal visant une personne ou un gouvernement. Nous invitons les lecteurs à consulter les sources originales et à se forger leur propre opinion.
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